La guerre en Syrie fait rage depuis sept ans et a déjà fait plus de 350 000 morts. Des chefs d'État jadis élus de façon démocratique comme Vladimir Poutine en Russie et Recep Tayyip Erdogan en Turquie sont devenus des autocrates menaçants. Les changements climatiques mettent notre planète en péril...

Pourtant, Steven Pinker affirme que nous avons tort de broyer du noir, car le monde ne s'est jamais aussi bien porté.

Ce Montréalais, qui habite Boston depuis quatre décennies, est l'un des intellectuels les plus brillants de sa génération. Il répète ce message positif, ces jours-ci, sur toutes les tribunes. Un message qui mérite d'être entendu, décrypté, compris et répété.

Professeur à l'Université Harvard spécialisé en psychologie cognitive, Steven Pinker est loin d'être naïf. Les raisons de son optimisme, il les a rigoureusement et méthodiquement documentées. Elles remontent, pour la plupart, au siècle des Lumières (le XVIIIe). Depuis, dit-il, le monde a fabuleusement progressé.

Ce mouvement intellectuel a mis de l'avant la raison et la connaissance, tout en remettant en question l'influence de la religion et des traditions. Ses membres étaient convaincus que c'était un gage de progrès. Ils avaient raison.

Steven Pinker le démontre à grand renfort d'études et de statistiques dans son plus récent livre, Enlightenment Now. Des exemples dont il nous a aussi fait part lors de son plus récent passage à Montréal, la semaine dernière.

L'espérance de vie, par exemple, a bondi de façon exceptionnelle. Selon les plus récentes données de l'Organisation mondiale de la santé, elle a atteint, en moyenne, 71,4 ans. La liberté a pris son essor et la santé des êtres humains s'est améliorée de façon quasi miraculeuse.

Le monde s'est par ailleurs enrichi de façon telle qu'il n'est pas farfelu de penser qu'on puisse un jour mettre un terme à l'extrême pauvreté. D'ailleurs, notre qualité de vie n'a pas cessé de s'améliorer. Qu'on parle de l'accès facilité à l'eau courante ou de la réduction des heures de travail au cours des dernières décennies au sein de nos sociétés occidentales, les nouvelles sont bonnes.

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Ce n'est pas tout. Les guerres et la violence ont connu un déclin marqué qui remonte, celui-là, à une époque encore plus lointaine. Celle de l'émergence des États. Et les données de Steven Pinker à ce sujet sont encore plus exhaustives.

Il y a consacré un autre livre, dont Bill Gates, le cofondateur de Microsoft, a dit qu'il était « le meilleur » qu'il ait lu de toute sa vie : La part d'ange en nous, qui vient tout juste de paraître en français. Un essai monumental d'environ 1000 pages qui prouve que nous traversons possiblement la période « la plus pacifique depuis que le genre humain existe ». Rien de moins !

Vous demeurez sceptique ? Cela n'étonne pas le moins du monde Steven Pinker. Nous avons en général tendance à faire preuve de pessimisme quant à l'état du monde, explique-t-il. À penser que nos sociétés vont mal. À croire, même, qu'elles régressent.

Plusieurs facteurs sont en cause, entre autres la façon dont notre cerveau fonctionne (nos biais cognitifs) et le fait que les médias mettent davantage l'accent sur ce qui ne tourne pas rond. Sans compter notre « psychologie morale ». Le fait, notamment qu'un « large pan de notre culture intellectuelle rechigne à admettre qu'il puisse y avoir du bon dans la civilisation, la modernité et la société occidentale ».

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Bien sûr qu'il y a des problèmes, des scandales, des horreurs et des périls. Mais le travail de Steven Pinker nous rappelle à quel point il est important de prendre du recul. Et de prendre avec un grain de sel le discours de ceux qui répètent que tout va mal, à la manière de ce prophète croisé par Tintin dans L'étoile mystérieuse, qui annonce « la fin du monde ».

Ce recul n'est pas seulement souhaitable. Il est carrément fondamental. Et pas seulement pour notre propre santé mentale. Le pessimisme ambiant peut mener « au fatalisme » et « à la radicalisation ». Nous faire croire, faussement, que nous n'avons plus rien à perdre. Nous convaincre que le seul remède à ce déclin imaginaire est de voter pour des politiciens comme Donald Trump qui, au contraire, peuvent mettre péril le progrès accompli.

Car les institutions et les idées qui ont permis ce progrès (le chercheur cite en vrac : les gouvernements démocratiques, les juristes, les scientifiques, les journalistes, les syndicats et autres organisations de la société civile) sont aujourd'hui menacées. Il est sain de les critiquer, mais il est important de les défendre bec et ongles face à ceux qui rêvent de les éradiquer.

COMPLÉMENTS

DEUX ESSAIS

En français

La Part d'ange en nous, éditions Les Arènes, décembre 2017

En anglais

Enlightenment Now, éditions Viking, février 2018.

TROIS QUESTIONS À STEVEN PINKER

Sur le pessimisme

Le pessimisme ambiant vous préoccupe-t-il ?

Ça me préoccupe parce qu'il peut mener au fatalisme. Je n'en suis pas certain, je spécule, mais cela peut saper une partie de l'énergie déployée pour améliorer le monde. [...] La radicalisation est une autre menace. La conviction que la société est en proie à un tel dysfonctionnement que la réformer n'est plus possible ; que détruire ses institutions ou les laisser s'effondrer est la seule solution, et que tout ce qui va émerger de leurs cendres sera certainement mieux que ce que nous avons actuellement, parce que les choses ne peuvent pas être pires.

Sur ce qui l'inquiète

Vos propos sont encourageants, mais vous dites aussi que le progrès n'est pas nécessairement linéaire. Y a-t-il des choses qui vous inquiètent ?

Les changements climatiques m'inquiètent. La menace d'une guerre nucléaire m'inquiète parce que même si je pense que c'est très improbable, les dégâts qu'elle provoquerait seraient exceptionnels. Le populisme de droite m'inquiète. Donald Trump et des politiciens similaires en Hongrie, en Pologne... Et Poutine en Russie. Il a déclenché des guerres inutiles. Il y a une tendance forte qui nous mène vers la paix, mais Poutine contribue à l'inverser...

Sur notre époque

Barack Obama a dit que s'il avait à choisir une période dans l'histoire où il devait naître, sans savoir dans quelle famille ou dans quel pays il se retrouverait, il choisirait notre époque. Vous le citez dans votre plus récent livre. Si on vous pose cette question, offrez-vous la même réponse ?

Absolument ! La pauvreté extrême n'a jamais été aussi faible. Et c'est probablement la première chose à laquelle vous pensez si vous ne savez pas si vous allez naître en Afrique, au Bangladesh ou... au Canada. [...] L'espérance de vie a plus que doublé, des maladies ont été éliminées, les famines ont été réduites et les niveaux d'éducation sont plus élevés que jamais auparavant.