La riposte iranienne était prévisible

Au cours des derniers jours, les Iraniens ont dû faire la queue pour acheter... des oignons. Le prix des pommes de terre a explosé. Et les hôpitaux font face à des pénuries de médicaments.

Les sanctions que Washington a rétablies contre l'Iran après s'être retiré de l'accord nucléaire de 2015, l'an dernier, frappent de plein fouet l'économie iranienne.

Écarté du système bancaire international, l'Iran se retrouve isolé, tandis que sa production de pétrole s'est réduite comme peau de chagrin, passant de 2,5 millions à 300 000 barils par jour. Et que les entreprises qui avaient réinvesti le pays après la levée partielle des sanctions internationales, consécutive à l'accord de 2015, repartent faire des affaires sous des cieux plus cléments.

Pourtant, de l'avis de plusieurs experts, incluant celui de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), l'Iran a respecté à la lettre les conditions de l'accord de 2015.

Un accord qui limitait sa capacité d'enrichissement et de stockage d'uranium, et qui le soumettait à un régime d'inspections ultra-pointilleux.

En mai 2018, quand Donald Trump a décidé de quitter unilatéralement l'accord, Téhéran s'est tourné vers les autres signataires, particulièrement ses partenaires européens : la France, l'Allemagne et le Royaume-Uni. Sa demande : établir une voie de contournement du blocus financier américain, pour restaurer sa capacité de faire du commerce international. Mais ces démarches n'ont pas abouti. Et l'Iran s'est retrouvé dans le rôle de paria, incapable d'écouler son or noir sur les marchés internationaux.

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C'est dans ce contexte qu'il faut situer l'escalade dans laquelle s'est lancé le régime de Téhéran, en annonçant son intention de dépasser deux seuils auxquels il avait consenti en 2015 : la limite de taux d'enrichissement de 3,67 %, et le maximum de 300 kg de stocks d'uranium faiblement enrichi.

Selon un ancien inspecteur de l'AIEA, Robert Kelley, cité par l'AFP, passer d'un taux de 3,67 à un taux de 4,5 ou 5 %, « c'est la preuve virtuelle que l'Iran ne travaille pas sur une bombe ». Ce sont des transgressions limitées, loin, très loin du taux de 90 % qu'exige une arme nucléaire.

« C'est même étonnant que l'Iran ait attendu un an après le retrait américain avant de riposter », note Ali Vaez, analyste de l'International Crisis Group (ICG). Selon ce spécialiste de l'Iran, cette réponse relativement mesurée survient au moment où Téhéran a perdu espoir dans les mesures d'atténuation européennes.

L'escalade actuelle, qui suit quelques gestes plus agressifs, comme l'abattage d'un drone américain en mission d'observation au-dessus de l'Iran, le 20 juin, reste inquiétante. Mais jusqu'à maintenant, nous sommes dans le registre d'arguments brandis pour pousser la communauté internationale à restaurer l'accord nucléaire et annuler, voire contourner, les sanctions qui étouffent l'économie iranienne, plus que dans celui d'une menace nucléaire imminente. C'est, clairement, une réponse au geste de Washington, par laquelle Téhéran tente d'établir un rapport de force avec la Maison-Blanche.

Une riposte en principe réversible, selon le régime iranien qui dit qu'il reculerait si Washington acceptait de lever ses nouvelles sanctions.

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Quand l'accord de 2015 a été signé, Téhéran s'attendait à ce que ses concessions lui apportent des bénéfices économiques. Il y a en a bien eu au début. Peut-être pas autant que ce que les Iraniens auraient espéré. Mais les investissements étrangers ont repris, les touristes sont revenus.

On était loin d'une normalisation des relations avec l'Iran. Le Canada n'a d'ailleurs jamais rétabli ses liens diplomatiques avec Téhéran et l'ambassade canadienne en Iran, fermée sous les conservateurs de Stephen Harper, n'a toujours pas rouvert ses portes - malgré les engagements électoraux des libéraux de Justin Trudeau.

Mais après 2015, l'économie iranienne avait pu retrouver un peu d'oxygène, renforçant ainsi la faction modérée du régime, représentée par le président Hassan Rohani.

Puis, au printemps 2018, Donald Trump, qui avait pourfendu l'accord négocié par son prédécesseur Barack Obama, a décidé de le déchirer sans autre forme de procès.

Un récent tweet de la Maison-Blanche montre, par l'absurde, l'état d'esprit qui a motivé cette décision. « Il y a peu de doute que l'Iran transgressait l'accord avant même que celui-ci n'ait été signé ! », affirme le gazouillis. Ce lapsus montre bien que l'administration Trump voulait à tout prix se débarrasser de l'entente nucléaire, pour en réclamer une autre, plus avantageuse à ses yeux. Mais aussi, comme le souhaitent certains faucons du premier cercle de Trump, pour créer un contexte favorable au renversement du régime des mollahs.

L'accord de 2015 n'était peut-être pas parfait, mais il avait le grand mérite d'exister. Et d'être respecté.

En le reniant, Donald Trump a porté un dur coup à l'entente. Il a aussi placé les autres signataires de l'accord dans une position impossible, coincés entre l'Iran et les États-Unis. Il a renforcé l'aile conservatrice iranienne. Et a refoulé l'Iran dans la position « d'un pays isolé, qui se sent trahi, face à une puissance mondiale belliqueuse », comme le résume le spécialiste de l'Iran Vahid Yucesoy, de l'Université de Montréal.

Dans le climat actuel de tension extrême, les dérapages sont possibles. Ce qui est rassurant, c'est que ni Donald Trump ni le régime iranien ne souhaitent la guerre. En même temps, la crise de confiance entre Washington et Téhéran est absolue. Et plus l'affrontement diplomatique s'éternise, plus les dangers d'explosion augmentent.

Selon l'ICG, le seul moyen de sortir de ce guêpier serait de faire appel à un médiateur entre les deux capitales avec, comme objectif principal, de sauver l'accord nucléaire de 2015.

La rencontre entre le président français Emmanuel Macron et son homologue iranien Hassan Rohani, prévue pour la semaine prochaine, est peut-être un premier pas dans cette direction. On peut toujours croiser les doigts.




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