La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres. Avec leur convoi de la liberté, les camionneurs ont franchi la frontière qui sépare le droit de manifester – essentiel dans une saine démocratie – du droit des résidants d’Ottawa à vivre en paix.

Publié le 5 février

Depuis une semaine, on les a vus agresser les bénévoles d’une soupe populaire pour obtenir de la nourriture, lancer des cailloux aux ambulanciers ou encore profaner la tombe du Soldat inconnu.

Au-delà de ces tristes faits d’armes, ils paralysent le centre-ville avec leurs poids lourds stationnés au milieu des rues et ils cassent les oreilles des résidants avec leurs klaxons qui résonnent jour et nuit.

Ce n’est plus une manifestation, c’est un siège.

Sans que personne bronche, les assiégeants font des feux en pleine ville, en expliquant qu’ils se trouvent sur un territoire algonquin et que le chef leur en a donné la permission. C’est risible.

Sans que la police les en empêche, ils ont construit une maison de fortune dans le parc de la Confédération, en face de l’hôtel de ville. Bois de chauffage, bonbonnes de gaz… tout y est pour rester au chaud. Avec les risques que cela comporte.

Et dire qu’à Pointe-Claire, des fonctionnaires zélés ont ordonné à un résidant au grand cœur de démanteler la petite maison qu’il avait bâtie dans les arbres pour les enfants du coin sur un terrain inoccupé1 !

Mais restons à Ottawa, où les assiégeants menacent de camper autour du parlement jusqu’à l’abolition de toutes les mesures sanitaires, même si la Santé publique a répété vendredi qu’il était encore trop tôt. Ils veulent s’incruster tant et aussi longtemps que le premier ministre Justin Trudeau n’aura pas démissionné, rien de moins.

Mais attendez : combien sont-ils au juste ? Environ 250.

Et combien d’électeurs sont allés voter aux dernières élections ? 17 millions. Ils ont réélu il y a seulement quatre mois le Parti libéral qui avait fait campagne en promettant d’imposer la vaccination aux fonctionnaires et au domaine des transports.

Il est vrai que la grogne a monté d’un cran avec la cinquième vague. Le tiers de la population affirme même « avoir beaucoup en commun » avec les manifestants à Ottawa, selon un sondage réalisé au début de la semaine par Abacus.

Mais la sympathie envers les camionneurs est en train de s’étioler. Eux qui se plaignent d’être privés de leur liberté privent ironiquement les citoyens d’une vie normale.

Pensez à ce petit garçon de 4 ans, atteint d’un cancer, qui a raté son traitement de chimiothérapie, après avoir été coincé durant quatre heures dans un bouchon de circulation en se rendant à l’hôpital. Ou encore à tous ces commerçants d’Ottawa déjà malmenés par la pandémie qui ne peuvent pas rouvrir leurs établissements.

Le chef de police d’Ottawa semble dépassé par la situation, mais l’envoi de l’armée n’est pas la bonne voie de sortie.

Personne ne veut d’un psychodrame comme celui de la crise d’Oka, en 1990. L’armée avait été appelée en renfort pour démanteler les barricades érigées par les Mohawks qui protestaient contre l’agrandissement d’un golf sur des terres ancestrales qu’ils revendiquaient. Les images de l’affrontement, notamment celle d’un jeune soldat nez à nez avec un guerrier mohawk, avaient fait le tour du monde.

Une solution pacifique est nettement préférable.

La nouvelle cheffe intérimaire du Parti conservateur du Canada reproche à Justin Trudeau de ne pas avoir de plan pour convaincre les camionneurs de plier bagage.

Elle qui avait fièrement encouragé les camionneurs. Elle qui, en coulisse, avait suggéré à l’ancien chef Erin O’Toole de ne pas leur « demander de rentrer chez eux », préférant plutôt essayer de transformer le siège « en problème pour le premier ministre », comme en témoigne un courriel obtenu par le Globe and Mail2.

Faire de la politique ainsi sur le dos de la population est déplorable.

Au moins, à Québec, tous les élus – y compris la députée conservatrice Claire Samson – ont parlé d’une même voix pour éviter que la ville soit elle aussi « jammée » en plein carnaval.

Sur les réseaux sociaux, c’est bien ce qu’on promet. Un « siège ». Des « trucks » partout, « stalés » autour de l’Assemblée nationale. Au syndicaliste Bernard « Rambo » Gauthier pourraient se greffer des manifestants aux récriminations variées et radicales. Par exemple, La Meute, groupe d’extrême droite anti-islam qui avait perdu son souffle, veut en profiter pour faire un retour.

Néanmoins, le chef du Parti conservateur du Québec, Éric Duhaime, prône l’écoute.

« Avant de crier au loup, il serait bien d’écouter ce que les camionneurs ont à dire et les laisser nous démontrer qu’ils peuvent très bien manifester pacifiquement, comme ç’a été le cas la semaine dernière à Ottawa », a-t-il écrit sur les réseaux sociaux.

Loin d’avoir été pacifique, la dernière semaine à Ottawa a plutôt démontré qu’il ne faut pas laisser les manifestants prendre racine, ce qui ne semble pas être le cas à Québec pour l’instant. On ne peut que s’en réjouir.

1. LISEZ la chronique « Un arbre, une cabane et des fonctionnaires »
2. LISEZ « Interim Tory Leader Candice Bergen advocated against asking protesters to leave Ottawa » (en anglais)
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