Tout au long de l’été, l’équipe éditoriale de La Presse part à la recherche de façons de réinventer la santé.

Imaginez si on versait à tous les aînés un montant mensuel pour les aider à obtenir les soins nécessaires. De l’argent à utiliser à leur guise. Chez eux. Selon leurs choix.

Ce genre de prestation est monnaie courante en Allemagne, où le gouvernement couvre jusqu’à la moitié des frais des soins à domicile, ou encore aux Pays-Bas, où les aînés peuvent obtenir des milliers d’euros par mois.

En fait, dans plus de la moitié des pays de l’OCDE, le gouvernement accorde un budget aux personnes en perte d’autonomie qui ont ainsi plus de souplesse pour choisir les soins à domicile dont ils ont besoin. Chacun fait son propre scénario, comme dans un roman dont vous êtes le héros.

Pourquoi pas chez nous ?

Notre système de soins de longue durée a besoin d’un électrochoc.

La pandémie en a fait la triste démonstration. Près des trois quarts des décès sont survenus dans des établissements pour personnes âgées, tous types confondus. À elle seule, l’hécatombe au CHSLD Herron est devenue le triste symbole de notre échec collectif à prendre soin des aînés.

Et la situation actuelle est appelée à s’aggraver avec le vieillissement de la population qui mettra encore plus de pression sur le système de soins de longue durée. Et sur les femmes qui risquent de mettre leur carrière sur la glace pour prendre soin de leurs proches.

Il faut donc agir. Et vite.

Si on continue comme ça, les coûts des soins de longue durée vont quadrupler, passant de 6 milliards de dollars en 2020 à 26 milliards de dollars en 20501.

Juste d’ici 15 ans, il faudrait doubler la capacité des CHSLD en ajoutant environ 40 000 places. On est loin du compte avec les 2400 places dans les nouvelles Maisons des aînés promises par la Coalition avenir Québec (CAQ) qui coûtent trois fois plus cher à bâtir que les places en CHSLD, déjà à 365 000 $ l’unité.

Vous voyez un peu la facture ? Vous sentez l’insoutenable pression sur les finances publiques ?

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C’est ici que les soins à domicile entrent en scène.

D’un rapport à l’autre, les experts s’entendent pour dire que c’est la voie à suivre pour contenir l’escalade des coûts. C’est aussi ce que les aînés désirent : rester chez eux. Malheureusement, notre système de santé est très hospitalocentrique, très orienté vers les établissements.

Au Québec, les soins à domicile n’obtiennent même pas le quart de l’enveloppe destinée aux soins de longue durée. En Europe, c’est plutôt moitié-moitié. Au Danemark, on y consacre 73 % du budget. On est loin du compte chez nous. Et ça se sent sur le terrain. Perdus à travers les dédales de la bureaucratie, les aînés ont accès à des services à domicile fragmentés, déficients et de piètre qualité.

Ce manque de soins les pousse vers les institutions, alors que ce n’est pas toujours nécessaire. En fait, un aîné sur cinq qui entre dans un établissement de soins de longue durée aurait pu rester à la maison si on lui avait fourni les soins adéquats, selon l’Institut canadien d’information sur la santé.

Bien sûr, il existe un crédit d’impôt pour encourager le maintien à domicile. Mais il y a des limites, des plafonds, des critères, des formulaires, alouette. Au final, la grande majorité de l’argent est utilisée par des contribuables vivant… dans des résidences pour personnes âgées (RPA) qui sont mieux outillées pour administrer ce crédit.

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En misant davantage sur les soins à domicile, l’État pourrait économiser des milliards de dollars tout en améliorant les services offerts, selon la Chaire de recherche sur les enjeux économiques et intergénérationnels2.

Pour les aînés qui en ont les moyens, il faudrait augmenter la contribution en CHSLD qui sont subventionnés à 80 % par l’État, tout en rehaussant la contribution du gouvernement dans les soins à domicile, afin de tendre vers une plus grande neutralité. Et encourager les gens à vieillir chez eux.

Québec pourrait développer un « compte autonomie » qui attribuerait aux aînés un budget leur permettant de se procurer des soins en fonction de leurs besoins. Cette mécanique permettrait de sortir du mode de financement hospitalocentrique et d’obtenir des services d’un éventail de fournisseurs : CLSC, entreprises privées, organismes communautaires, entreprises d’économie sociale, etc.

Mais attention. Il est crucial d’éviter les risques de maltraitance : on ne voudrait surtout pas que des vautours empochent l’argent sans offrir de services en retour. Pour ce faire, il faut donc éviter de verser de l’argent directement aux aînés, mais plutôt payer directement à partir de leur compte-autonomie les prestataires des services qui auraient à respecter des normes strictes.

D’ailleurs, aux Pays-Bas et en Allemagne, il a fallu donner un coup de barre pour freiner l’escalade des coûts des prestations en espèces qui étaient souvent utilisées pour embaucher des soignants sans formation3.

On ne veut pas en arriver là. Oui au virage des soins à domicile, mais sans dérapage. On ne veut pas que l’histoire se termine en queue de poisson.

(1) CONSULTEZ les projections sur les coûts des soins de longues durées (2) VOYEZ les impacts financiers d'un virage vers les soins à domicile (3) CONSULTEZ une étude sur les soins à domicile au Canada et ailleurs (en anglais)