Après le « virus chinois », le variant « britannique », le « brésilien », le « sud-africain », voici donc qu’est apparu cette semaine sur notre radar covidien le variant « indien ». Et tout à coup, les réactions déboulent.

Laura-Julie Perreault Laura-Julie Perreault
La Presse

Au Québec, un seul cas d’un variant ressemblant à celui de l’Inde est au cœur de l’inquiétude, qui prend parfois des tournures étranges, comme cette une du Journal de Montréal et du Journal de Québec largement décriée. Juste avant que le pays décrète un moratoire d’un mois sur les vols en provenance de l’Inde et du Pakistan, le Journal demandait à Justin Trudeau de carrément couper les liens avec l’Inde. Ce genre de raccourci est dangereux et ne fait que nourrir une panique qui n’est pas très utile.

PHOTO PAUL CHIASSON, LA PRESSE CANADIENNE

La une du Journal de Montréal du 22 avril 2021

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Oui, l’Inde est en pleine crise, mais il faut prendre un peu de recul. Au cours de la semaine, on a détecté jusqu’à 300 000 nouvelles infections quotidiennes dans le pays de 1,39 milliard de personnes. C’est, pour un seul jour, à peu près le nombre de cas d’infections recensés au Québec depuis le tout début de la pandémie. Mais si on calcule le nombre de cas par million d’habitants, l’Inde est pour le moment moins affectée que l’Ontario.

Autre problème de perspective, plusieurs associent l’explosion de cas en Inde au fameux variant. Cependant, ce lien n’a pas été établi. Le variant dit indien, ou B.1617 de son petit nom scientifique, a été détecté en octobre dernier. Selon ce qu’on en sait à ce jour, il ne semble pas plus transmissible ou virulent que le virus original. Selon plusieurs experts, il semble moins inquiétant que le variant détecté en Grande-Bretagne, qui s’est répandu dans une centaine de pays et qui donne du fil à retordre à nos voisins ontariens.

En Inde, ce n’est pas tant le variant que la saison des grandes fêtes religieuses et les immenses rassemblements qui les accompagnent qui seraient les véritables coupables de la crise actuelle. Et les Indiens en payent cher le prix. Leur système de santé est débordé. Un manque d’oxygène dans un hôpital a entraîné dans la mort de 20 patients cette semaine. Tout ça risque de s’empirer.

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Vous vous dites que c’est bien loin de nous tout ça ? Pas tant que ça. Le vaccin AstraZeneca, que les 45 ans et plus reçoivent ces jours-ci au Québec, est en grande partie fabriqué en Inde par l’Institut du sérum. Vendredi, l’entreprise a annoncé qu’en raison de la situation actuelle en Inde, elle devait retarder la livraison de 1,5 million de doses au Canada.

Difficile d’en vouloir au pays pour cette décision. L’Inde produit des vaccins depuis des mois, mais y ayant à peine accès, se voit dans l’obligation d’importer une grande partie de ses doses. Seulement 8 % de sa population a reçu une première dose.

En ce moment, ce dont le pays a besoin, c’est d’un élan de sympathie plus que d’un vent de panique. Parce que notre sort est lié au sien. Hier, l’Allemagne exportait des génératrices d’oxygène en Inde. C’est un pas dans la bonne direction.

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Si on doit être vigilant à l’égard de la propagation du virus et des variants, la dernière année nous a appris qu’il faut aussi garder à l’œil la montée de xénophobie en lien avec la pandémie.

Nos compatriotes d’origine chinoise et asiatique ont été fortement ébranlés par l’explosion d’insultes et de crimes haineux dont ils ont été victimes depuis l’apparition de la COVID-19.

On ne voudrait pas voir nos concitoyens d’origine indienne subir le même sort. Ils sont plus d’un million à travers le pays. D’ailleurs, l’avertissement en ce sens du ministre québécois responsable de la lutte contre le racisme, Benoit Charette, est fort bienvenu.

Pour aider la chose, on devrait peut-être changer de vocabulaire. Pourquoi donner aux variants le nom du pays où ils ont été détectés ? On pourrait leur attribuer des prénoms comme on le fait pour les ouragans, une formule éprouvée.

Ainsi, on courrait moins le danger de voir des pays bouder le séquençage de peur d’être pointés du doigt s’ils ont le malheur de détecter un variant chez eux. Ces découvertes sont cruciales pour notre lutte collective contre la pandémie.

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Tout en étant solidaires, nous devons aussi maintenir des mesures efficaces en place pour freiner au maximum l’arrivée au pays de divers variants. Le Canada s’est doté de règles, qui, au moins sur papier, obligent tous ceux qui arrivent par avion à respecter une quarantaine stricte et à se faire tester trois fois en 14 jours. C’est, en principe, tout un mur pare-feu.

Le problème, c’est que la mise en place semble bien inégale. Plusieurs voyageurs ont confié aux médias dans les derniers jours avoir été exemptés de quarantaine et de séjours obligatoires à l’hôtel sans comprendre pourquoi. Le gouvernement n’applique pas les mêmes règles à ceux qui arrivent à la frontière terrestre qu’à ceux qui arrivent par avion. La liste des exemptions reste nébuleuse. On peut faire mieux.

Cela dit, le contrôle de la frontière ne nous protège pas de tout. Les variants apparaissent là où est le virus. Pour le moment, il continue d’en mener large chez nous et pourrait muter à l’intérieur de nos frontières.

Dans une telle éventualité, nous serions les premiers à trouver ça bien injuste si toute la planète nous tournait le dos à cause du variant « canadien ».