À voir les pions s’aligner, le Parti québécois se retrouve isolé dans son coin de l’échiquier politique avec sa proposition d’imposer la loi 101 dans les cégeps, mise de l’avant la semaine dernière. 

Stéphanie Grammond Stéphanie Grammond
La Presse

On ne s’en plaindra pas.

Bien sûr, il est crucial de valoriser la langue française qui est le socle de la culture québécoise. Mais ce n’est pas en interdisant aux francophones et aux allophones l’accès aux cégeps anglophones qu’on y arrivera.

En agissant ainsi, on priverait les jeunes Québécois d’une occasion de parfaire leur anglais qui est devenu l’esperanto du XXIe siècle, qu’on le veuille ou non. On ne peut pas remettre la mondialisation et l’internet dans la boîte et la retourner à l’expéditeur.

Le bilinguisme est une richesse à cultiver. Plus nos jeunes maîtriseront de langues, mieux ils seront outillés pour l’avenir.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

« Le bilinguisme est une richesse à cultiver. Plus nos jeunes maîtriseront de langues, mieux ils seront outillés pour l’avenir », écrit Stéphanie Grammond.

Le français et l’anglais n’ont pas à être joués en opposition. Ils peuvent très bien s’accorder.

D’autre part, l’application de la loi 101 au collégial viderait d’un coup sec les cégeps anglophones. À Dawson et à Vanier, par exemple, à peine le tiers des élèves sont des anglophones, qui se retrouveraient ghettoïsés. Pas fameux pour le vivre-ensemble.

De toute façon, rien ne justifie une telle saignée qui est loin de faire l’unanimité dans la population. Parmi toutes les mesures pour protéger la langue française, c’est de loin la moins populaire, avec seulement 47 % d’appui et à peine 36 % chez les jeunes, selon un récent sondage Léger.

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À moins d’un revirement complet, la partie est perdue.

La Coalition avenir Québec (CAQ), qui garde toujours un œil attentif sur les sondages, a déjà dit qu’elle n’avait pas l’intention d’imposer la loi 101 dans les cégeps. Le gouvernement songerait plutôt à plafonner le nombre d’élèves admis dans les cégeps anglophones, selon les informations qui ont fuité.

On attend depuis plus d’un an le projet de réforme de la Charte de la langue française de la CAQ. Attendez-vous à ce que ça fasse des vagues, car le premier ministre François Legault a prévenu, jeudi, qu’il y avait de « bonnes chances » que son gouvernement doive utiliser la disposition de dérogation pour faire passer le projet.

Mais pour l’instant, c’est la troisième vague de COVID-19 qui occupe l’agenda politique. Et le ministre Simon Jolin-Barrette doit ronger son frein pour le dépôt de son projet qui devrait atterrir d’ici la fin de la session parlementaire.

Vendredi, le Parti libéral lui a coupé l’herbe sous le pied en présentant un plan complet pour la protection et la valorisation du français. Pour les cégeps, les libéraux prônent le plafonnement du nombre de places à leur niveau de 2019 dans les cégeps anglophones.

Ça ressemble drôlement à la position de la CAQ. Et comme Québec solidaire s’est déjà dit ouvert à un plus grand contingentement dans les cégeps anglophones, les astres semblent alignés.

Les cégeps anglophones eux-mêmes seraient déjà résignés, si on se fie aux échos de leurs corridors à moitié vides.

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Si l’idée de stopper la croissance des cégeps anglophones commence à faire consensus, c’est que ceux-ci attirent une proportion grandissante de la clientèle. Depuis 10 ans, le pourcentage des cégépiens qui étudient du côté anglophone est passé de 16 à 18 % au Québec, et de 36 % à 39 % à Montréal.

Mais il faut voir ce qui se cache derrière ces chiffres.

Il est vrai que la proportion de francophones inscrits dans un cégep anglophone a augmenté de 4,8 % à 6,4 % au Québec au cours de la dernière décennie. Cette migration de près de 1500 élèves est loin d’être une ruée.

Mais tenez-vous bien, durant la même période, il y a six fois plus d’anglophones et surtout d’allophones – presque 9000 élèves au total – qui ont fait le saut vers le réseau francophone.

Au jeu des vases communicants, les cégeps francophones sont donc gagnants. S’ils perdent des plumes, c’est parce que le nombre de cégépiens francophones a fondu.

Comme quoi le problème ne vient pas toujours d’où on pense.

Si on stoppe la croissance des cégeps anglophones, tous les nouveaux élèves – 25 000 d’ici 2029 – devront aller du côté francophone.

Or, ce contingentement accentuera l’écrémage dans les cégeps anglophones qui deviendront de plus en plus élitistes.

Déjà, certains établissements refusent les deux tiers des demandes. Mais il faut dire que Dawson et Champlain ont leur propre système d’admission, ce qui leur amène peut-être davantage de demandes puisque les élèves n’ont rien à perdre en y tentant leur chance. Pour tous les autres cégeps qui ont un système d’admission commun, les élèves doivent se limiter à un seul choix, au premier tour.

Si on veut éviter l’écrémage excessif – qui risque de priver les anglophones d’étudier dans leur langue –, on pourrait commencer par examiner de plus près ce système à deux vitesses.