Comme des acheteurs dans un encan, chacun a brandi son chiffre.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

Joe Biden a mis la table avec une baisse de 50 % des émissions d’ici 2030 par rapport à 2005. Justin Trudeau a visé un peu en dessous avec une cible entre 40 et 45 %. Le Royaume-Uni a misé fort : une réduction de 68 % pour 2030, et calculée par rapport à 1990 en plus.

Le sommet sur le climat organisé par le président Biden a conduit à une surenchère de bonnes intentions pour la planète. On parle de milliards de tonnes de CO2 qui, si tout va comme prévu, n’iront pas dans l’atmosphère aggraver le dérèglement du climat.

C’est évidemment un gros si, mais on aurait tort d’être cynique. Voir les dirigeants de 40 pays représentant 80 % des émissions mondiales vouloir chacun en faire plus que l’autre est un excellent signe. Il n’y a pas si longtemps, les pays se cachaient derrière l’inaction des autres pour s’engager le moins possible.

Il faut dire que l’arrivée Joe Biden à la Maison-Blanche a le même effet qu’installer un moteur turbo (électrique) sur un pédalo. Le président américain n’envoie pas seulement les bons messages. Il agit.

Il a nommé des gens hautement qualifiés à des postes-clés pour le climat, dont le très crédible John Kerry. Son plan d’infrastructure de deux mille milliards de dollars a fait la belle part aux investissements verts. Il veut sabrer les subventions aux carburants fossiles, un geste courageux.

La beauté de cela est que lorsque la première économie mondiale clignote pour indiquer qu’elle s’apprête à prendre un virage, le monde réagit. Aujourd’hui, on sent que tant les investisseurs et les entreprises que les gouvernements craignent de rater la prochaine révolution industrielle.

* * *

On ne peut donc pas reprocher à nos politiciens d’avoir de l’ambition. Mais le défi est maintenant de transformer les engagements en actions. Or, cela implique une véritable révolution. Ou, plutôt, de multiples révolutions.

Il faudra revoir nos façons de nous déplacer, de nous loger, de nous nourrir. Et ces changements en profondeur doivent être mis en branle… maintenant si on veut en récolter les fruits d’ici 2030. On n’a qu’à penser au temps qu’il faut pour construire une nouvelle ligne de métro à Montréal pour comprendre que refaire le monde d’ici neuf ans, c’est un gros contrat.

Or, entre les discours devant le monde et la réalité du terrain, il y a encore un gouffre. L’an dernier, les cinq véhicules neufs les plus vendus au Canada ont été le Ford Série-F, le RAM, le Rav-4, le Silverado et le GMC Sierra. Des camionnettes et VUS qui rouleront encore en 2030.

Nous continuons à construire des maisons trop grandes et trop éloignées de nos lieux de travail. Nous rêvons à la fin de la pandémie pour recommencer à prendre l’avion.

Le défi est particulièrement grand pour le Canada, le seul pays du G7 qui s’est présenté au sommet de M. Biden sans avoir réduit ses émissions depuis la signature de l’accord de Paris, en 2015. C’est évidemment gênant… et ça pourrait devenir coûteux.

L’Union européenne songe déjà à imposer une taxe sur les biens produits dans les pays qui ne respectent pas leurs engagements climatiques.

Mais la réalité est que l’ouest du pays dépend encore trop fortement de l’industrie des hydrocarbures. Si on est sérieux dans nos promesses, il faudra se résoudre à négocier ce difficile virage. On peut le faire de façon intelligente, en aidant les provinces touchées à se positionner dans la nouvelle économie et en requalifiant les travailleurs.

Il est possible d’atteindre les cibles annoncées. Elles sont aussi nécessaires. Ne reste qu’à espérer que la pression morale qui a incité à la surenchère des promesses de réduction se fasse maintenant sentir dans les actions et les résultats.