C’était il y a un an. Collectivement, nous étions encore sonnés.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

Plusieurs travailleurs avaient brutalement perdu leur emploi. Les écoles et les commerces étaient fermés. Les autobus vides sillonnaient des rues désertes.

Nous avions appris à considérer chaque être humain comme une menace de laquelle il fallait se distancer.

Nous comptions chaque jour nos malades et nos morts.

Puis, le 10 avril 2020, le journal The Gazette décrivait l’horreur.

« La santé publique et la police découvrent des corps, des excréments, dans une résidence pour aînés de Dorval », pouvait-on lire sous la plume du journaliste Aaron Derfel (notre traduction).

On y rapportait que le CHSLD Herron, frappé de plein fouet par une éclosion de COVID-19, avait été déserté par ses employés. Des résidants avaient été découverts dans leurs couches souillées, certains déshydratés, d’autres, morts. Une source évoquait les conditions d’un « camp de concentration ».

(RE)LISEZ l’article de The Gazette (en anglais)

PHOTO GRAHAM HUGHES, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Le CHSLD Herron, à Dorval

Cet évènement restera marqué au fer rouge dans notre imaginaire collectif. Il s’agit du moment où l’on a réalisé que ce virus, qui avait semé la panique en Chine et ailleurs, n’allait pas nous faire de cadeau.

De façon plus générale, il s’agit aussi du moment où l’on a compris que les choses peuvent réellement mal tourner, surtout si on les laisse se dégrader.

Avant Herron, on pouvait encore entretenir l’illusion qu’on allait pouvoir s’en tirer et éviter le pire, comme on l’avait à peu près toujours fait. Nous écrivions « ça va bien aller » sous des arcs-en-ciel avec ce sentiment que les drames, les vrais, se passent soit ailleurs sur la planète, soit chez nous, mais à une autre époque.

Sauf que le pire est arrivé. Collectivement, nous avons échoué à combler les besoins de base des plus vulnérables d’entre nous. Des gens sont morts de soif dans des institutions censées leur prodiguer des soins. Des soldats ont dû être appelés en renfort… pour aider de vieilles dames à se nourrir. Au Québec, en 2020.

C’est un peu la fin de l’innocence.

* * *

Il y a eu et il y aura des enquêtes sur Herron. Celle menée notamment par le Collège des médecins et l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec a déjà montré que les employés n’ont pas fui le navire comme on le pensait. Ce sont les gestionnaires qui leur ont demandé de ne pas se présenter au travail parce qu’ils souffraient de symptômes ou avaient été en contact avec des malades.

Sauf que leur remplacement n’a jamais été organisé.

L’enquête du coroner a été reportée, mais elle finira par se pencher sur les décès survenus au sein de l’établissement.

La mécanique de la tragédie sera exposée. C’est essentiel.

Mais l’une des causes du drame, peut-être trop diffuse pour être relevée explicitement dans un rapport, doit nous rester en mémoire : ce dangereux sentiment que nous avions de nous croire à l’abri, même quand tout pointait vers le contraire.

On laisse aux psychologues et aux sociologues le soin de nous dire si cela vient du fait que nous avons été nourris aux films qui finissent toujours bien ou s’il s’agit d’un réflexe normal au sein d’un peuple dont la majorité n’a jamais connu la guerre ni les grandes tragédies.

Mais il est clair que cette confiance excessive a été – et est peut-être toujours – notre pire ennemie dans la lutte contre la COVID-19.

« On a baissé la garde. On a minimisé le tsunami. On n’était tout simplement pas prêts », résume la présidente de la Fédération des médecins spécialistes du Québec, la Dre Diane Francœur, dans le livre Le printemps le plus long du journaliste Alec Castonguay.

« On pensait à l’époque que c’était ailleurs et que ça resterait ailleurs », dit quant à lui François Legault dans des propos tout aussi révélateurs.

La tragédie n’était pourtant pas imprévisible. Les risques des pandémies étaient documentés. Nous connaissions aussi les problèmes de sous-investissement dans nos CHSLD. Et n’importe quel spécialiste du risque vous parlera des erreurs qui sont commises quand on essaie de compenser un manque de préparation à long terme par des décisions prises dans l’urgence. Comme envoyer des patients vulnérables dans des établissements mal outillés afin de libérer les hôpitaux.

Souhaitons que l’expérience d’Herron serve à quelque chose. L’analogie facile est celle des changements climatiques. Comme pour les maladies infectieuses, les risques sont décrits par des experts, et de façon encore plus explicite.

Comme pour les CHSLD, les solutions sont connues. Mais encore ici, elles impliquent une nouvelle approche, des investissements, des changements de pratique difficiles. Il est tellement plus simple de continuer à laisser les choses aller en se faisant croire qu’on réussira à en éviter les conséquences.

La vie n’est pas un film de Disney. Tout ne finit pas toujours bien et le laxisme peut avoir des conséquences tragiques. Ce sont les dures leçons d’Herron. On doit s’en souvenir.