C’est pour le moins ironique. Pendant que le Canada est parmi les pays qui dénoncent le plus ardemment le coup d’État de la junte militaire en Birmanie (aussi appelée Myanmar), cette même junte a embauché un Montréalais pour défendre son point de vue sur la scène internationale.

Laura-Julie Perreault Laura-Julie Perreault
La Presse

Du coup, cette crise, qui peut sembler bien lointaine, atterrit de manière surprenante dans notre cour.

Le Montréalais en question est Ari Ben-Menashe. Ancien vendeur d’armes, ce lobbyiste canado-israélien a une affection particulière pour les clients controversés. Parmi eux, on trouve l’ancien homme fort du Zimbabwe, Robert Mugabe, et les dirigeants militaires du Soudan. La junte militaire de la Birmanie, le Tatmadaw, qui fait la pluie et le beau temps dans le pays depuis plus de 60 ans, a conclu un contrat avec lui le 4 mars, soit un mois après le putsch du 1er février, lui demandant d’intervenir auprès du gouvernement des États-Unis, de la Russie, d’Israël, de l’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis ainsi qu’auprès des Nations unies pour faire connaître « la vraie situation » de la Birmanie.

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Ari Ben-Menashe (au centre) en 2002, alors qu’il était escorté à l’aéroport d’Harare, au Zimbabwe, par des représentants du régime de Robert Mugabe.

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On se demande bien quels arguments béton le lobbyiste utilise ces jours-ci pour bien représenter son client.

Parle-t-il de l’emprisonnement de la politicienne Aung San Suu Kyi, réélue en novembre ? La dame de Rangoun, qui a remporté en 1991 le prix Nobel de la paix pour sa résistance non violente à la junte, a perdu beaucoup de son aura en ignorant puis en défendant les exactions et les crimes contre l’humanité perpétrés dans son pays contre la minorité musulmane rohingya, mais il reste qu’elle est démocratiquement élue.

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Un manifestant birman prodémocratie tient une affiche d’Aung San Suu Kyi à Rangoun, samedi dernier

Dans les derniers jours, M. Ben-Menashe a avancé que la politicienne a joué un rôle terrible dans les atrocités qui ont forcé plus de 700 000 Rohingya à fuir la Birmanie. Ça ressemble à de l’humour noir : les leaders militaires qui veulent intenter un procès de l’opinion publique à une civile qui n’a jamais eu de pouvoir sur eux… pour les crimes qu’ils ont commis. Mais ça ne fait rire personne.

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Le Montréalais s’attarde-t-il donc plutôt à la grande efficacité de la répression des manifestations ? Après tout, la junte militaire utilise ces jours-ci des armes de champs de bataille pour terroriser les citoyens du pays qui descendent dans la rue pour demander le retour du gouvernement choisi aux urnes.

À ce jour, ils ont tué au moins 130 personnes, dont 18 le week-end dernier. Plus du tiers des victimes sont des adolescents. On voit difficilement Joe Biden, que M. Ben-Menashe a le mandat de courtiser, être bien impressionné par ces faits d’armes.

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Des manifestants se protègent des forces de sécurité birmanes avec des boucliers artisanaux dans les rues de Rangoun, mardi

Le lobbyiste montréalais trouvera peut-être une meilleure oreille en Russie et en Arabie saoudite. Cependant, il aura un peu de difficulté à expliquer que, malgré les armes terribles déployées contre des civils non armés, ces derniers continuent de protester, jour après jour, depuis maintenant six semaines et qu’ils documentent tous les excès des militaires et de la police. Les gros fusils qui se heurtent au courage de monsieur et madame Tout-le-monde, ce n’est pas très convaincant pour d’autres dirigeants autoritaires.

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Ou peut-être M. Ben-Menashe vante-t-il la spaciosité et la grande adaptabilité des prisons de la Birmanie qui, en quelques semaines, ont vu plus de mille personnes atterrir derrière les barreaux ?

Non, il n’y a pas à dire, le travail de M. Ben-Menashe n’a pas l’air facile et justifie son salaire de 2 millions. Plus une prime s’il réussit à faire tomber les sanctions internationales qui minent le moral de ses clients. C’est du moins ce qu’il doit se dire.

Et c’est là que le gouvernement canadien entre en jeu. Le 18 février, le Canada a imposé de nouvelles sanctions aux principaux dirigeants de la junte, dont celui qui a signé le contrat de M. Ben-Menashe.

Or, qui dit sanctions dit aussi qu’il est interdit à tout Canadien de faire des affaires avec les personnes visées.

Le gouvernement, qui est au courant de toute l’affaire, note que d’agir de la sorte est une infraction criminelle. Rien de moins. Et c’est à la Gendarmerie royale du Canada qu’est confiée l’enquête. M. Ben-Menashe, que nous avons joint en Birmanie, dit pour sa part qu’il n’a rien à se reprocher.

Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’il est dans l’eau chaude avec les autorités canadiennes, mais après ses tractations avec la junte soudanaise, il ne s’est rien passé. Malgré les demandes répétées d’Amnistie internationale.

Cette fois, si le Canada est aussi sérieux qu’il le dit depuis cinq ans dans sa défense des droits de la personne en Birmanie, il doit continuer à mettre la pression avec ses alliés sur la junte militaire. Et ça tombe plutôt bien qu’il ait le pouvoir d’intenter un procès à son principal messager. Car ça, ce serait un contre-argument béton aux élucubrations de M. Ben-Menashe et des militaires sanguinaires qu’il représente.