Après le mandat catastrophique de Julie Payette, Justin Trudeau marchait déjà sur un fil de fer pour dénicher un nouveau gouverneur général. Mais les accusations de racisme lancées par le prince Harry et sa femme Meghan militent maintenant pour que le premier ministre – si soucieux des enjeux de diversité – coupe carrément le cordon avec la monarchie.

Stéphanie Grammond Stéphanie Grammond
La Presse

Si le couple princier a pu s’affranchir de la couronne britannique, pourquoi pas le Canada ?

Il est tout à fait anachronique que notre pays soit encore dirigé par un monarque étranger, à cause de notre Constitution qui date de l’époque coloniale.

Il est temps de réfléchir sérieusement, sereinement, à un véritable changement de garde.

Au Québec, le consensus est très large. Et à la grandeur du pays, les perceptions évoluent rapidement. Avant même l’entrevue avec Harry et Meghan, trois Canadiens sur cinq étaient d’avis qu’on devrait abolir la fonction de gouverneur général ou réduire ses responsabilités.

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Soyons réalistes, l’abolition complète du poste de gouverneur général est impensable. Dans un système parlementaire comme le nôtre, le chef d’État joue un rôle essentiel, notamment pour proroger le gouvernement ou encore constater le résultat de l’élection d’un gouvernement minoritaire.

PHOTO ADRIAN WYLD, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

L’ancienne gouverneure générale Julie Payette et le premier ministre Justin Trudeau, lors du discours du trône en septembre 2020

Mais cela ne veut pas dire que le poste doit forcément être occupé par un représentant nommé par la reine d’Angleterre. À la place, le gouverneur général pourrait être élu à la majorité des deux tiers des votes de la Chambre des communes (et les lieutenants-gouverneurs par les assemblées provinciales).

Mais, pour cela, il faudrait modifier la Constitution, avec l’accord des 10 provinces ainsi que de la Chambre des communes et du Sénat à Ottawa, un tour de force politique jamais réussi.

Depuis les tentatives ratées de l’accord du lac Meech et de celui de Charlottetown, les changements à la Constitution sont perçus comme une perte de temps qui risque de diviser le pays.

La Constitution est devenue une boîte de Pandore qu’on refuse d’ouvrir, par crainte que chaque province en profite pour brandir sa liste d’épicerie ou qu’Ottawa saisisse l’occasion pour étendre son champ de compétence.

En 2017, année qui marquait les 150 ans de la Confédération, le gouvernement de Philippe Couillard avait bien tenté de reprendre des pourparlers constitutionnels. Mais Justin Trudeau lui avait fermé la porte au nez.

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Pourtant, il ne serait pas nécessaire de chambarder la Constitution pour s’affranchir de la monarchie. On pourrait s’en tenir à un ajustement ciblé qui permettrait à Justin Trudeau de laisser sa marque comme le premier ministre qui a coupé le cordon avec Londres, de la même manière que son père est passé à l’histoire pour avoir rapatrié la Constitution en 1982.

Pour faire un premier pas dans cette direction, Justin Trudeau pourrait commencer par faire approuver le choix du prochain gouverneur général par le Parlement. Même si la reine donnait encore son imprimatur, cette onction transpartisane donnerait un vernis plus démocratique à la fonction… et éviterait à Justin Trudeau de se faire reprocher son choix par la suite.

Par la même occasion, le fédéral pourrait aussi réduire le train de vie princier de son chef d’État. Les contribuables ont encore sur le cœur la rente de 150 000 $ que Julie Payette recevra pour le restant de ses jours.

Et que dire des dépenses que continuent de facturer les gouverneurs généraux, année après année, après avoir quitté leurs fonctions ?

Voilà des changements qui peuvent s’opérer sans modifier la Constitution et qui pourraient ouvrir la voie vers une réflexion plus approfondie, comme on l’a vu dans d’autres pays.

La Barbade va tirer un trait sur la monarchie en novembre prochain, le jour du 55e anniversaire de son indépendance. En Australie, la question, qui a déjà fait l’objet d’un référendum (raté de peu en 1999), est revenue dans l’actualité cette semaine.

Le Canada est mûr pour un débat.