Un objet fabriqué par une civilisation extraterrestre a-t-il visité notre système solaire en 2017 ?

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

On vous imagine déjà froncer les sourcils. La question paraît loufoque, et l’immense majorité des scientifiques la rejette d’ailleurs d’un revers de main.

Mais un homme juge cette hypothèse si plausible qu’il vient de publier un livre à ce sujet. Il s’appelle Avi Loeb. Et il s’avère qu’il connaît un truc ou deux sur l’espace.

M. Loeb est professeur à l’Université Harvard, où il a longtemps dirigé le département d’astronomie. Il a publié plus de 800 articles scientifiques. Il est président de la section « physique et astronomie » de l’Académie nationale des sciences des États-Unis. Il siège au Conseil consultatif scientifique du président des États-Unis.

Ses titres prestigieux ne veulent évidemment pas dire qu’il a raison. Les chances sont même excellentes qu’il ait tort.

Mais dans son ouvrage intitulé Extraterrestrial, M. Loeb pose des questions qui devraient interpeller l’ensemble du milieu scientifique. Il se demande si ce dernier est ouvert à considérer des hypothèses qui sortent de l’ordinaire. Si les chercheurs ont maintenant trop peur de l’erreur et du jugement de leurs pairs pour oser sortir des sentiers battus. Si les jeunes scientifiques aux idées nouvelles parviennent à faire entendre leurs voix.

Au Canada, ces réflexions ne sont pas nouvelles. En 2017, un groupe d’experts chargé d’examiner l’environnement entourant la recherche fondamentale au pays publiait le rapport Naylor.

On y affirmait que ceux qui sont chargés d’attribuer les bourses de recherche pensent « de manière conservatrice et à court terme ».

Que le système « dissuade les jeunes chercheurs de trop s’éloigner de leurs travaux postdoctoraux alors qu’ils devraient plutôt poser de nouvelles questions et inventer de nouvelles approches ».

Que « les chercheurs chevronnés sont, pour leur part, enclins à s’accrocher à leurs formules gagnantes qui ont fait leurs preuves plutôt qu’à explorer de nouveaux domaines d’étude ».

Bref, qu’une chape de conservatisme étouffe l’audace et la créativité en science.

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Si Avi Loeb croit aux extraterrestres, c’est à cause d’Oumuamua – mot hawaïen qui signifie « éclaireur ». Repéré en 2017, Oumuamua est le premier objet céleste provenant de l’extérieur du système solaire à avoir été identifié dans ce dernier.

IMAGE FOURNIE PAR LA NASA

Vue d’artiste d’Oumuamua

Malheureusement, Oumuamua s’éloignait déjà de nous à toute vitesse quand les télescopes l’ont attrapé. Les données le concernant sont donc limitées, mais intrigantes. Sa forme et sa brillance sont hors norme. Avi Loeb lui-même a publié un article révisé par les pairs qui soutient que sa trajectoire est difficile à expliquer par les seules forces gravitationnelles.

Le chercheur en déduit qu’Oumuamua est un objet fabriqué, peut-être une voile solaire. L’écrasante majorité des scientifiques estime plutôt qu’il s’agit d’une comète ou d’un astéroïde un peu différent.

Il faut faire attention lorsqu’Avi Loeb se dépeint comme un incompris. Sa thèse est extrêmement audacieuse et il est normal qu’elle soulève un sain scepticisme. Mais le professeur Loeb déplore que les astronomes qui cherchent des signes d’intelligence extraterrestre aient toujours été accueillis avec « hostilité » (c’est son mot) par leurs pairs.

La question de savoir si nous sommes seuls dans l’Univers, rappelle-t-il, est pourtant d’un intérêt scientifique incontestable. Et avec 50 milliards de planètes habitables dans notre seule galaxie, penser qu’il n’existe pas de formes de vie ailleurs est sans doute plus extravagant que l’inverse.

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Ceux qui cherchent des signes d’intelligence extraterrestre sont loin d’être les seuls à se buter à l’incrédulité de leurs collègues. Dans un article récent, le magazine Maclean’s a montré que ce fut aussi le cas des chercheurs qui sont derrière l’avancée scientifique de l’heure : le vaccin à ARN messager.

> Lisez l’article de Maclean’s (en anglais)

Tant ceux qui ont découvert l’ARN messager, dans les années 1960, que ceux qui ont voulu l’utiliser pour développer des thérapies comme les vaccins ont été ridiculisés par leurs pairs et ont peiné à obtenir du financement.

Rappelons que les deux premiers vaccins contre la COVID-19 approuvés au Canada, ceux de BioNTech-Pfizer et de Moderna, sont basés sur cette technologie.

« C’est comme si l’échec n’était pas permis », observe Mona Nemer, la scientifique en chef du Canada, qui est particulièrement sensible à ces enjeux.

Au pays, le rapport Naylor a certes suscité des réactions. Le Fonds Nouvelles frontières en recherche, par exemple, a été créé pour soutenir la recherche « interdisciplinaire à haut risque et à haut rendement ».

Mais Mme Nemer constate que les « mentalités mettent du temps à changer » et qu’il faut aller plus loin.

Personne ne demande que les hypothèses audacieuses soient acceptées sans preuve, surtout pas celles qui défient le consensus aussi fortement que celle d’Avi Loeb. Mais les chercheurs doivent avoir la liberté de les explorer.

Nous sommes bien placés actuellement pour constater que des défis comme les pandémies et les changements climatiques exigent des solutions créatives. Les astres et la nature, pendant ce temps, n’ont pas fini de susciter des questions.

On n’a pas le luxe de repousser certaines réponses.