On a eu jusqu’ici tendance à croire qu’il y avait un consensus au Québec quant à la diversité au petit écran, mais il est en train de se fissurer.

Alexandre Sirois Alexandre Sirois
La Presse

Au cours des derniers mois, d’anciens politiciens souverainistes devenus chroniqueurs ont minimisé les inquiétudes de ceux qui déplorent la lenteur des progrès en matière de diversité, l’un d’eux allant même jusqu’à remettre en question les efforts faits ces dernières années.

Ce dernier a soutenu qu’on poussait maintenant « la diversité à tout prix, même à l’encontre de la logique ou de la justice ».

L’autre a sermonné Adib Alkhalidey, qui avait livré un touchant plaidoyer à Tout le monde en parle en faveur d’une télé québécoise plus inclusive.

L’humoriste et acteur plaidait pour des « mesures concrètes pour réconcilier les personnes racisées », déplorant qu’« en ce moment, on [soit] en train de priver une génération au complet du droit d’appartenir au Québec ».

Il y a quelques jours, on a entendu le comédien Didier Lucien faire écho à ces propos. « Quand on regarde les distributions des émissions de télé ou des pièces de théâtre, chaque année, tout le monde est blanc, point », a-t-il dit sur les ondes de Radio-Canada.

Ce sympathique acteur sait bien que « tout le monde », strictement parlant, n’est pas blanc ; il apparaît lui-même au petit écran et joue au théâtre. Il sait bien que Gregory Charles, Boucar Diouf et Normand Brathwaite occupent une place de choix à l’écran et dans le cœur des Québécois.

Mais on aurait tort de chipoter au sujet de l’image caricaturale qu’il utilise pour illustrer le problème, comme certains l’ont fait parce qu’Adib Alkhalidey a dit que les adolescents racisés « ne se voient nulle part ».

C’est sur le sens des propos des deux artistes qu’il faut s’attarder. Ils sont en train de nous expliquer à quel point, malgré tout, la discrimination demeure flagrante.

Les SOS lancés successivement par ces artistes appellent un autre type de réponse. Du genre : nous allons faire équipe avec vous, la culture québécoise est inclusive, on peut et on doit faire mieux !

On devrait aussi saluer le courage dont ils ont fait preuve en s’exprimant à ce sujet sur la place publique. Sur ces questions, dans le milieu artistique, le clou qui dépasse appelle le marteau ; on prête le flanc aux critiques lorsqu’on tient un tel discours.

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Le fait est que le milieu de la télévision est encore très homogène.

Ce n’est pas une vue de l’esprit. On peut le constater de façon empirique. Ça saute aux yeux, en fait.

Bien sûr que c’est en train de changer.

Bien sûr que les acteurs issus de diverses minorités occupent de plus en plus de place. Du côté de la représentativité, ça avance dans la bonne direction.

Et bien sûr que ça peut en bousculer certains.

Mais les efforts n’ont pas encore donné les résultats qui correspondent à notre conception, au Québec, de la justice.

Car les artistes issus des minorités visibles demeurent marginalisés. Prisonniers de l’image qu’on se fait d’eux.

En pratique, ça signifie que même s’ils apparaissent plus souvent à l’écran, ils sont trop souvent cantonnés à des rôles secondaires.

Ce ne sont pas les têtes d’affiche.

Faites l’exercice : quel acteur issu de la diversité occupe actuellement un rôle-titre dans une série québécoise ? Vous haussez les épaules ? Normal. Là, sauf de rares exceptions, « tout le monde est blanc ».

C’est vraisemblablement l’une des raisons principales pour lesquelles, bon an, mal an, on finit par retrouver presque exclusivement des artistes blancs en nomination au gala Artis.

* * *

« On a réussi à gagner quelques marches » sur la question de la diversité au petit écran pour ce qui est des fictions, reconnaît la présidente de l’Union des artistes, Sophie Prégent.

« Mais on est dans le milieu de l’escalier et il reste les dernières [marches] – probablement les plus importantes – à monter », nous a-t-elle confié en entrevue.

Pour arriver en haut de cet escalier, il faudra aussi parvenir, en parallèle, à en gravir un autre. L’escalier qu’occupent ceux qui se trouvent derrière les caméras.

Car du côté des scénaristes, des réalisateurs et des producteurs, la diversité peut encore aujourd’hui se résumer à un vœu pieux. C’est encore plus dramatique que pour les acteurs. Et, forcément, ça contribue à la sous-représentation des minorités visibles devant les caméras.

D’un point de vue moral, la situation demeure inacceptable.

C’est pourquoi continuer à soulever le problème et à tenter de le régler va dans le sens de la logique et de la justice.

C’est pourquoi, aussi, il y a quelque chose d’incongru à voir d’anciens souverainistes, qui se sont battus pour « la reconnaissance de ce que nous sommes et de l’égalité avec les autres peuples » – comme l’avait jadis résumé Jacques Parizeau –, tenter de mettre des bâtons dans les roues de ceux qui aspirent, justement, à la reconnaissance.