Vous avez déjà essayé de conduire en dégivrant exactement 8,5 % de votre pare-brise avant de prendre le volant ?

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

Si vous êtes en vie, vous répondrez sans doute non. Avec une si faible visibilité, le risque est grand de percuter quelque chose en chemin et de ne pas vous rendre à destination.

Or, c’est un peu ce que fait le Québec actuellement en entamant son « petit déconfinement ». Lundi, les commerces non essentiels et les musées ont rouvert partout dans la province. En zone orange, des Québécois ont même pu manger au resto.

Ces allègements donnent une bouffée d’oxygène drôlement nécessaire à la population et aux commerçants. Mais ils se déroulent avec le risque de se heurter à un imprévu au détour de la route : de nouveaux variants du virus qui semblent nettement plus contagieux que la souche que nous avons affrontée jusqu’à présent.

À quel point ces variants sont-ils implantés au Québec ? Où se trouvent-ils surtout ? Sont-ils responsables des vigoureuses éclosions observées à Saint-Jean-sur-Richelieu, par exemple ?

Malheureusement, on l’ignore encore.

Pour l’instant, le Québec n’a séquencé que 8,5 % des échantillons du virus de la COVID-19. Parmi ceux-ci, on n’a détecté que huit cas du fameux variant B.1.1.7, dit « britannique », qui semble environ 50 % plus transmissible que la souche originale. C’est lui qui a provoqué des flambées au Royaume-Uni et qui vient de heurter de plein fouet le Portugal, notamment.

Huit cas au Québec, ça semble très peu. Sauf qu’on a regardé qu’à travers un petit rond dans le pare-brise.

Un autre signe rassurant vient de la baisse générale des cas qui se poursuit dans la province. Ce déclin semble indiquer que les variants ne se sont pas encore installés massivement chez nous.

Mais se réjouir de ça, c’est comme un automobiliste derrière son pare-brise embué qui se dirait : tout va bien, je n’ai encore rien heurté et l’auto roule toujours.

* * *

Le Québec ne peut certes pas séquencer 100 % des virus qu’il détecte. Cette opération prend entre cinq et huit jours, coûte 170 $ l’échantillon et est trop gourmande en ressources pour être généralisée.

Mais il existe une autre solution : le criblage. Ce procédé est en fait un test PCR comme celui qui est déjà utilisé pour détecter les cas, mais adapté pour amplifier les mutations communes des trois variants les plus préoccupants (ceux apparus au Royaume-Uni, en Afrique du Sud et au Brésil).

En faisait cela, on sait immédiatement qu’on a affaire à l’un des trois suspects, et pour moins de 1 $ par échantillon.

Depuis la semaine dernière, l’Ontario fait du criblage sur 100 % de ses virus.

Le Québec dit vouloir lui emboîter le pas. Mais il nous a été impossible de savoir où en était l’opération ni d’obtenir d’échéancier précis.

Vendredi dernier, le ministre de la Santé et des Services sociaux Christian Dubé, a affirmé que les efforts de détection des nouveaux variants ne seraient pleinement fonctionnels que dans « quelques semaines ».

Alors que nous sommes en pleine course lutte les nouveaux variants, ce retard du Québec par rapport à l’Ontario donne encore la pénible impression que nous ne mettons pas toute la gomme pour accumuler le plus d’informations possibles sur l’épidémie. Des scientifiques, par exemple, ont des modèles informatiques qui permettraient d’estimer les impacts des nouveaux variants sur l’évolution des cas et des hospitalisations. Malheureusement, sans données initiales fiables, ils ne peuvent les faire rouler.

Bien sûr, nos armes contre le virus restent les mêmes peu importe sa souche. Mais connaître la contagiosité des virus qu’on affronte nous aiderait à voir venir les évènements et à nous y préparer — en ajustant la vitesse de notre déconfinement, par exemple.

Si on ne s’arrange pas pour voir plus clair devant nous, et vite, c’est dans le rétroviseur qu’on risque de constater les ravages faits par le nouveau variant. Il sera alors bien tard pour réagir.