Un opposant politique qui survit à une tentative d’empoisonnement et qui est condamné à deux ans et huit mois de « camp de travail ». Motif ? Il aurait violé ses conditions de probation parce qu’il ne s’est pas présenté à la police pendant qu’il était dans le coma en Allemagne, où on tentait de lui sauver la vie.

Publié le 6 févr. 2021
Laura-Julie Perreault
Laura-Julie Perreault La Presse

Franchement, ça ne s’invente pas.

Surtout quand le même rival de Vladimir Poutine, Alexeï Navalny, fait admettre à un agent des services secrets, lors d’un appel astucieux, que c’est l’appareil étatique qui l’a empoisonné. On aurait presque envie de rire tellement le tout semble absurde, mais ce n’est pas drôle du tout.

PHOTO KIRILL KUDRYAVTSEV, AGENCE FRANCE-PRESSE

Arrestations de partisans d’Alexeï Navalny, à Moscou, le 2 février

Non seulement M. Navalny se dirige vers la version contemporaine du goulag, mais plus de 11 000 des quelque 100 000 Russes qui ont manifesté contre son arrestation et la corruption de Vladimir Poutine et de ses proches ont également été arrêtés. Des dizaines ont été battus par les forces de l’ordre. Plus de 50 journalistes qui couvraient les manifestations ont été agressés ou appréhendés.

Le Kremlin est sur les dents et s’adonne ces jours-ci aux plus grandes rafles de l’histoire moderne du pays.

« La Russie est plus répressive qu’elle ne l’a jamais été depuis le début de l’ère postsoviétique », écrit, sans équivoque, l’organisation Human Rights Watch. L’organisme russe Memorial, dont le mandat est de documenter et de garder en mémoire les violations des droits de la personne perpétrées en Union soviétique puis dans les États qui ont émané de son éclatement, tire aussi la sonnette d’alarme. Le nombre de prisonniers politiques a bondi de 800 % au cours des cinq dernières années.

Et les prochains mois s’annoncent encore plus tendus alors que les Russes s’apprêtent à aller aux urnes pour une élection législative en septembre et que la popularité de Poutine et de son parti est en chute libre chez les jeunes de 18 à 39 ans.

Génération post-Poutine

Plus de 40 % d’entre eux disent ouvertement qu’ils ne sont pas des fans du président, une véritable gifle pour l’homme fort qui est habitué à des taux d’approbation de 80 % et plus. Et comme on a pu le voir ces derniers jours, ces jeunes ont le courage de descendre dans les rues d’une centaine de villes russes pour le clamer haut et fort.

Ça prend beaucoup de courage quand, à 16 ans, on sait que manifester peut nous valoir une peine de prison de six mois.

Maintenant que Donald Trump a quitté la Maison-Blanche, il ne reste plus grand monde en Europe et en Amérique du Nord pour fermer les yeux sur les abus du Kremlin. Cette semaine, les dénonciations de l’emprisonnement de Navalny et de son procès fantoche ne se sont pas fait attendre ni au Canada, ni aux États-Unis, ni dans l’Union européenne.

Au-delà de la guerre froide

Espérons maintenant que les leaders qui disent avoir à cœur la démocratie et les droits de la personne ne baisseront pas la garde et verront même dans la situation actuelle une occasion de faire les choses différemment.

Depuis l’annexion de la Crimée en 2014, c’est à coup de sanctions que l’Occident réplique à la Russie. Le Canada est un des champions de cette approche. Il ne nous reste plus beaucoup de marge de manœuvre pour en ajouter. L’économie russe en a pris pour son rhume. Ça fait mal au Kremlin, certes, mais aussi à la population. Et ça nourrit grandement la suspicion à l’égard des pays occidentaux.

Par contre, nous avons tout le loisir de montrer plus de solidarité envers les forces démocratiques russes qui sont bien vivantes. Envers les défenseurs des droits de la personne qui documentent les dérapages de l’appareil sécuritaire russe. Envers les journalistes indépendants et dissidents. Envers M. Navalny, mais aussi envers tous les autres qui osent tenir tête au président et à ses acolytes, mettant souvent leur vie en péril.

En continuant de talonner les autorités à leur sujet, en leur donnant de la visibilité, en les écoutant et en étant attentifs à leurs demandes.

Depuis trop longtemps, les Russes ont l’impression de se battre seuls contre le reste du monde et contre leur propre gouvernement. Comme si la guerre froide n’avait jamais eu de fin. Comme s’il ne pouvait y avoir qu’un vainqueur. La Russie ou l’Occident. Nous avons pourtant beaucoup plus à gagner d’être assis à la même table que dos à dos.

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