Si une image vaut mille mots, une vidéo peut valoir une vie. On l’a vu cette semaine avec la spectaculaire libération de Mamadi III Fara Camara qui remet sous les projecteurs l’importance d’équiper les policiers de caméras corporelles.

Stéphanie Grammond Stéphanie Grammond
La Presse

Calgary l’a fait. Toronto l’a fait. Pourquoi pas Montréal ?

Justement, la mairesse Valérie Plante et la ministre de la Sécurité publique Geneviève Guilbault semblent motivées à lancer un nouveau projet pilote conjoint entre le Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) et la Sûreté du Québec.

Tant mieux, car imaginez un peu s’il n’y avait pas eu de caméra du ministère des Transports pour capter la scène par hasard ? M. Camara serait probablement toujours accusé de tentative de meurtre d’un policier et risquerait de passer une partie de sa vie derrière les barreaux, victime d’une erreur judiciaire.

PHOTO DAVID BOILY, LA PRESSE

Mamadi III Fara Camara a été libéré de toutes les accusations qui pesaient sur lui, mercredi, au palais de justice de Montréal.

La preuve vidéo a tout changé.

Aux yeux des policiers, M. Camara était le suspect tout désigné, lui qui venait de se faire coller une contravention pour avoir utilisé son téléphone cellulaire au volant. Quelles étaient les probabilités qu’un autre individu surgisse de nulle part au même instant pour attaquer le policier de dos, à coups de barre de métal, avant de s’emparer de son arme et de faire feu sur lui ?

Il faudra une enquête indépendante pour faire la lumière sur cette histoire d’une « complexité exceptionnelle », de l’aveu de la police de Montréal qui a accepté vendredi de présenter ses excuses à M. Camara. C’est bien la moindre des choses, après avoir bousculé sa vie à tout jamais.

Outre le choc de sa détention durant six jours, ce drame laissera des traces indélébiles sur l’internet où le droit à l’oubli est bien illusoire.

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Si le policier avait porté une caméra corporelle, aurait-on évité ce cauchemar ? Malheureusement, la réponse n’est pas claire pour deux raisons.

Premièrement, il n’est pas certain que la caméra aurait été activée au moment du crime qui est survenu juste après l’intervention du policier. En général, les policiers ont la consigne d’activer leur caméra au début d’une intervention et de l’éteindre à la fin.

Deuxièmement, on ne sait pas si la caméra aurait capté l’image de l’assaillant, puisque le policier a été attaqué de dos. Remarquez qu’on aurait quand même pu obtenir de précieux indices, ne serait-ce qu’avec le son ou les images de la scène.

Évidemment, les policiers ne travaillent pas pour l’Office national du film, ce qui fait en sorte que la qualité de l’image ou l’angle de captation n’est pas toujours idéal, comme l’ont démontré les études. Mais ces vidéos prises dans le feu de l’action peuvent néanmoins enrichir la preuve.

C’est d’ailleurs l’une des conclusions d’un projet pilote lancé par la Ville de Montréal en 2015. Le rapport final déposé en 2019 mentionnait que les caméras « pouvaient s’avérer très efficaces comme outil de collecte de preuves », de l’avis de nombreux procureurs rencontrés.

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Mais la Ville n’a pas donné suite à ce rapport qui statuait que l’expérience n’avait pas démontré sans équivoque que les caméras améliorent la transparence des interventions, améliorent la confiance des citoyens et assurent davantage de sécurité aux policiers.

De plus, leur déploiement aurait occasionné des coûts importants pour l’achat de matériel, mais surtout pour la gestion des archives qui aurait nécessité beaucoup de main-d’œuvre.

Remarquez que les coûts pourraient être partagés avec le ministère de la Justice qui profiterait d’une preuve bonifiée. Sauf que l’arrimage de cette nouvelle technologie risque d’être difficile avec les palais de justice, où le papier règne encore en maître.

Face à ces embûches, le projet est donc retombé à plat.

Mais gageons qu’il en aurait été autrement si un cas comme celui de M. Camara avait eu lieu durant le projet pilote. Lorsqu’une caméra permet de sauver de prison un innocent, ça n’a pas de prix.

Pour l’instant, ce sont les téléphones cellulaires qui mettent la vérité toute crue au grand jour.

Les images insupportables de la mort de George Floyd étouffé sous le genou d’un policier aux États-Unis ou celles des derniers instants de Joyce Echaquan agonisant sous les insultes du personnel au Centre hospitalier régional de Lanaudière ont mis en lumière la brutalité policière et le racisme systémique dont sont victimes les Noirs et les autochtones.

Mais on ne peut pas toujours ne se fier qu’aux téléphones cellulaires, qui donnent parfois une vision tronquée des évènements, comme le déplorent les policiers eux-mêmes. Au lieu d’un clip filmé par un passant, il vaudrait mieux avoir la scène au complet filmée par la caméra d’un policier.

Dans bien des villes, ce sont des évènements funestes qui ont poussé les élus à déployer les caméras personnelles.

À Toronto, l’élément déclencheur aura été la chute mortelle d’une femme de 29 ans en bas du balcon d’une tour d’habitation lors d’une intervention policière. À Montréal, ce pourrait bien être l’arrestation de M. Camara.