Faut-il rouvrir les commerces dans le Grand Montréal le 25 mai ? On comprend très bien le gouvernement Legault de vouloir encore le faire. Sous réserve d’un nouvel avis de la Santé publique, cela semble justifié.

Paul Journet Paul Journet
La Presse

À tout le moins, la question ne devrait pas nous forcer à choisir entre la santé publique et l’économie. Les deux vont ensemble. Après tout, sans êtres humains, l’économie ne roule pas très longtemps. Si la réouverture provoque trop d’éclosions, le déconfinement sera à nouveau mis sur pause. On aura seulement avancé vers l’arrière…

Oui, le pays traverse la pire crise économique depuis la Seconde Guerre mondiale. Une crise qui frappe en même temps la demande et l’offre. Mais au départ, c’était une crise sanitaire. C’est de là que vient le problème et c’est de là aussi que doit venir la solution.

Inversement, il est un peu court de dire que le déconfinement menace de sacrifier la santé des Québécois au nom de l’économie. Sans une économie en santé, il est difficile de financer les programmes sociaux.

On ne doute pas que le lobby patronal exerce de fortes pressions sur le gouvernement caquiste, mais la relance économique n’est pas condamnée à avoir un visage unique. Elle n’est pas obligée de se faire au profit des actionnaires ou les sociétés qui déplacent leurs dollars sous les palmiers fiscaux. Tout dépend de la façon de faire.

L’économie, c’est aussi le resto ou le bar du coin qui risque de faire faillite. C’est la PME du coin qui voit ses liquidités fondre depuis le début du printemps. C’est la propriétaire ou l’employée qui ne réussit plus à payer ses factures et qui déprime.

Dans le calcul des avantages et des inconvénients, l’objectif de santé publique ne se limite pas à éviter les morts. C’est aussi de permettre aux vivants de ne pas trop souffrir.

Dans cette évaluation, nous sommes souvent partiaux. Les gens ont tendance à sous-estimer les inconvénients à long terme – les psychologues nomment ce phénomène hyperbolic discounting. Il prend tout son sens avec les finances publiques et la COVID-19.

Si on s’inquiète pour l’économie, c’est par crainte que les revenus de l’État fondent. La semaine dernière, Québec anticipait un déficit de 12 à 15 milliards en 2020-2021. Il faudra au moins trois ans pour revenir au niveau qui précédait la crise. Or, moins l’État aura d’argent, moins il pourra soigner les gens. Il y a donc un autre visage aux victimes de la crise : celui des gens qui ne recevront pas les soins et services nécessaires dans les prochaines années.

Certes, il ne faut pas tomber dans le catastrophisme. D’importantes nuances doivent être faites. Il s’agit d’un déficit conjoncturel causé par une chute des revenus et une hausse des dépenses toutes deux temporaires. Avant la crise, la dette du Québec baissait plus vite que prévu, ce qui aidera à absorber le choc à venir. Et l’année prochaine, on prévoit que notre dette sera inférieure à la moyenne de celles des pays du G20.

On n’affirme pas qu’un nouveau cycle de compressions sera inévitable. Mais à tout le moins, des choix difficiles s’annoncent. Après tout, la crise révèle le manque actuel de services pour les personnes âgées, et les besoins augmenteront à cause du vieillissement de la population. À titre d’exemple, en 1970, il y avait huit travailleurs pour un retraité. En 2030, il n’y en aura que deux par retraité.

Bref, un déconfinement qui menace la santé des Québécois ne mènera nulle part. Mais si l’économie pique du nez, cela fera des victimes qu’on ne dénombre pas encore. Il ne faut pas les oublier.