Il n’y a pas de moment agréable pour la mort, mais certains sont pires que d’autres. À cause de la COVID-19, des milliers de Québécois font une entrée brutale dans le deuil.

Paul Journet Paul Journet
La Presse

À une autre époque, les endeuillés affichaient une étoffe noire devant la maison du défunt puis accueillaient les visiteurs. L’horloge était arrêtée à l’heure du décès.

Aujourd’hui, ils se confinent chez eux et voient aux bulletins d’information la mort de leur proche réduite à un point dans une courbe qu’il faut aplanir. On imagine que nombre d’entre eux n’ont pas le cœur aux arcs-en-ciel de leurs voisins. Non, ça ne va pas bien aller pour eux. Pas tout de suite, du moins. Pas quand ils vivent un deuil si décalé et irréel.

En vertu des directives de la Santé publique, les gens en fin de vie ne peuvent recevoir qu’un visiteur à la fois et un maximum de trois par jour.

Certes, on rapporte que le personnel soignant fait preuve d’une grande humanité et laisse par exemple la famille enlever son masque et toucher le mourant. 

Reste qu’avec la COVID-19, le malade et sa famille ne contrôlent plus leurs derniers moments.

« Mourir, c’est gros », résume pudiquement Luce Des Aulniers, anthropologue spécialisée dans la mort et professeure émérite à l’UQAM. Des gens auront besoin d’aide pour réussir leur départ. Pour faire une synthèse de leur vie, digérer ce qui se passe et se dire adieu en groupe. Tout cela est devenu un peu plus compliqué.

La suite aussi se passe différemment. L’accès à la dépouille est limité. Il n’y a plus d’embaumement ni de possibilité d’être présent pour la crémation. Les funérailles sont réduites à une cérémonie virtuelle avec un cercueil fermé.

La famille peut au moins assister à l’inhumation, mais en respectant la distanciation physique avec ceux qui ne vivent pas sous le même toit. Ça ne fait pas beaucoup de bras dans lesquels se consoler.

Par la suite, le confinement peut aider à trouver la solitude nécessaire au recueillement. Mais d’autres en souffriront – il est plus difficile de s’oublier dans le travail quand on reste à la maison.

Chaque deuil est différent, mais avec la COVID-19, les histoires ont une chose en commun : elles se perdent dans l’abstraction d’un combat épidémiologique. Elles se diluent dans un bilan statistique. Elles se banalisent.

***

Les centres funéraires se sont développés au Québec dans les années 40*.

Depuis, la mort se médicalise et se professionnalise. Le défunt passe d’un établissement de santé à un salon funéraire.

Les rites, auparavant des repères symboliques partagés, changent aussi. Ils sont personnalisés au goût de chacun. Et tout le processus se fait plus rapidement.

Tout cela est poussé à l’extrême avec la COVID-19.

IMAGE FOURNIE PAR LA COOPÉRATIVE FUNÉRAIRE DU GRAND MONTRÉAL

Affiche créée par la Coopérative funéraire du Grand Montréal pour être exposée à la porte des résidences des endeuillés.

On dit que la crise nous rappelle notre finitude, nous fait renouer avec la mort. C’est plutôt le contraire, écrivait récemment Michel Houellebecq. « La tendance depuis plus d’un demi-siècle maintenant […] aura été de dissimuler la mort, autant que possible ; eh bien, jamais la mort n’aura été aussi discrète qu’en ces dernières semaines. » Les gens meurent seuls et on les enterre aussitôt sans convier personne, ajoutait l’écrivain.

Pour le dire autrement : alors que la productivité est un devoir et que le bonheur devient la norme, les vieux deviennent encombrants.

Pour l’instant, l’heure est à sauver des vies et la Santé publique s’y évertue tout comme le personnel soignant. Mais tôt ou tard, la mort frappe.

On n’a pas de leçon à proposer ici. Seulement un souhait pour ceux qui souffrent actuellement : qu’entre deux arcs-en-ciel, ils trouvent un petit nuage de silence sous lequel s’abriter pour vivre leur deuil.