On aurait aimé ne pas avoir à attirer l’attention sur les problèmes que soulèvent les récentes initiatives en matière de contrôle des armes à feu annoncées par le Parti libéral.

Alexandre Sirois Alexandre Sirois
La Presse

On aurait voulu se contenter de souligner que la décision est historique.

C’est en effet le genre d’évènement à marquer d’une pierre blanche : on vient enfin d’interdire les armes d’assaut de type militaire au pays. Plus précisément l’utilisation, la vente et l’importation de plus de 1500 « modèles et variantes » de ces armes.

L’accomplissement a une résonance toute particulière au Québec : il survient 30 ans après la tragédie de Polytechnique.

On ne peut toutefois passer sous silence le flou qui entoure cette réforme et qui doit être clarifié au plus vite. Le gouvernement libéral, qui doit maintenant légiférer pour mettre sur pied un programme de rachat de ces armes, hésite à le rendre obligatoire.

Ces tâtonnements sont compréhensibles. Les libéraux ne veulent pas trop se mettre à dos le vigoureux lobby des armes à feu. Ils savent aussi qu’une part non négligeable des électeurs de l’extérieur des grandes villes fait preuve d’un certain scepticisme à l’égard du contrôle des armes à feu.

PHOTO ANDREW VAUGHAN, LA PRESSE CANADIENNE

Le gouvernement Trudeau a annoncé, peu après la tuerie survenue en Nouvelle-Écosse, de nouvelles initiatives en matière de contrôle des armes à feu.

Après tout, des élections pourraient survenir à tout moment et le Parti conservateur en ferait assurément un des enjeux de la campagne. Les quatre candidats à la direction de la formation politique ont d’ailleurs dénoncé la décision des libéraux.

Justin Trudeau semble donc tenté de trancher la poire en deux. Les élus libéraux doivent se dire que maintenant que ces armes sont interdites, en mettant sur pied un programme de rachat qui n’est pas obligatoire, on apaisera peut-être la colère de plusieurs propriétaires.

Mais atténuer la réforme de cette façon serait un peu comme construire une maison de briques sur une fondation fissurée.

Pensons-y. Si le programme de rachat est obligatoire – comme ce qui a été fait par exemple en Australie et en Nouvelle-Zélande –, le nombre d’armes d’assaut sera forcément réduit de façon substantielle d’un bout à l’autre du pays. Ottawa estime qu’il y a environ 105 000 armes à feu à utilisation restreinte en circulation au Canada, un chiffre ayant grimpé ces dernières années en raison de la popularité croissante de ces armes.

Mais si le programme est facultatif, il y a fort à parier qu’un vent de protestation pourrait pousser à son boycottage de la part de nombreux propriétaires.

À conserver leurs AR-15 et autres modèles d’armes d’assaut… en attendant que les conservateurs soient élus.

Si on se fie tant aux déclarations des ténors du Parti conservateur qu’à la façon dont le registre des armes d’épaule avait été pulvérisé sous Stephen Harper, ils ne se feront pas prier pour renverser la décision prise par les libéraux. Or, cette manœuvre sera à la fois plus complexe et plus délicate si Ottawa a déjà racheté la quasi-totalité des armes en circulation.

Des questions dérangeantes se posent aussi quant à l’efficacité d’une telle mesure si on se contente d’un programme de rachat facultatif. S’il est impopulaire et le nombre d’armes d’assaut au pays en vient à demeurer sensiblement le même, à quoi bon tant d’efforts ?

Précisons que le Bloc québécois s’est prononcé en faveur d’un programme de rachat obligatoire et que Justin Trudeau, pour sa part, n’a pas fermé la porte. « On va regarder aussi ce qui est efficace comme système et ce qui est raisonnable », a-t-il dit.

Le premier ministre a ensuite précisé que « la sécurité des Canadiens est une priorité absolue ».

Si tel est véritablement son objectif, le choix sera facile. Un programme de rachat obligatoire s’impose.

Il serait insensé que les libéraux se dégonflent alors qu’ils sont si près du but.