Commençons par quelques chiffres.

Agnes Gruda Agnes Gruda
La Presse

Depuis 20 ans, au Québec, le nombre de personnes âgées de plus de 85 ans est passé de 75 000 à 200 000.

Dans 15 ans, elles seront… 400 000.

Le Québec, comme bien d’autres sociétés, vieillit à la vitesse grand V. Depuis 20 ans, on s’est contenté de regarder passer le train. On a scruté le phénomène sans réagir.

Sauf qu’avec la pandémie de COVID-19, le train vient de frapper un mur. Et ça fait mal. S’il y a une conclusion à tirer de la crise que nous traversons actuellement, c’est qu’en refoulant massivement les aînés vers des habitations de masse, en les ghettoïsant sans offrir de solutions de rechange adéquates, on crée des foyers de contagion où des virus peuvent se répandre comme un feu de brousse.

Chaque jour, des dizaines de personnes âgées institutionnalisées meurent loin de leurs proches.

Et si on profitait de cette tragédie pour opérer un virage à 180 degrés ? Pour revoir notre modèle de soins de fond en comble ?

Voici d’autres chiffres. Le Québec compte environ 40 000 places d’hébergement en CHSLD. Ces derniers débordent : 3000 personnes poireautent actuellement sur des listes d’attente. Avec son projet de « Maisons des aînés », annoncé en novembre, la ministre Marguerite Blais prévoit faire construire 2600 nouvelles places (tout en rénovant 2500 places dans des CHSLD désuets).

Les Maisons des aînés ont beau faire presque rêver par leur aménagement en petites unités, tranchant avec le modèle hospitalier actuel, ces nouvelles places ne combleront même pas les besoins actuels. Que dire des besoins futurs ?

Bien sûr, on aura toujours besoin d’établissements hébergeant les personnes trop malades pour rester chez elles. Tant mieux s’ils sont plus humains qu’aujourd’hui.

PHOTO HUGO-SÉBASTIEN AUBERT, ARCHIVES LA PRESSE

Depuis 20 ans, au Québec, le nombre de personnes âgées de plus de 85 ans est passé de 75 000 à 200 000.

Mais le moment est bon pour se demander si c’est bien le modèle qu’il faut continuer à privilégier. Si on ne peut pas faire mieux. En aidant les « septua », « octo » et nonagénaires à rester à la maison, aussi longtemps que possible.

Encore quelques chiffres. Le Québec se situe aujourd’hui en queue de peloton des pays de l’OCDE en termes d’investissements dans les soins à domicile. Il y consacre seulement 17 % de ses budgets de soins de longue durée, contre 41 % pour la Suède, 43 % pour la France, 50 % pour la Norvège et 73 % pour le Danemark.

Au Canada, 58 personnes de plus de 65 ans sur 1000 vivent en institution. La moyenne de l’OCDE est de 47.

Oui, il y aura toujours des CHSLD. Mais « il faut renverser la prépondérance de l’hébergement comme solution à la perte d’autonomie », affirme le gériatre et ancien ministre de la Santé Réjean Hébert. Celui dont le projet « d’assurance autonomie » est mort au feuilleton, en 2014.

En gros, cette assurance, que préconisait aussi la commission Clair, en 2000, donne une sorte de crédit de services aux personnes âgées qui peuvent choisir les soins dont elles ont besoin.

Une quinzaine de pays ont adopté ce modèle. En Suède et au Danemark, les soins pour aînés relèvent des municipalités qui donnent la priorité le maintien à domicile. Au Luxembourg, les personnes âgées peuvent recevoir une allocation qui leur permet de rétribuer un proche.

Et devinez quoi : partout où c’est possible, les usagers privilégient le maintien à domicile plutôt qu’une vie en institution !

Or, depuis 20 ans, le Québec a adopté le chemin inverse. Pendant que les pouvoirs publics ignoraient le choc démographique qui nous pendait au bout du nez, le secteur privé a construit massivement de chics maisons de retraite comprenant quelques étages pour personnes en perte d’autonomie. Un modèle résidentiel de masse en parallèle des CHSLD, et qui est assez particulier au Québec.

De réforme en réforme, le financement des soins à domicile a fondu, tandis que les CHSLD ont perdu toute autonomie, fusionnés dans la bureaucratie des CIUSSS…

Au moment où la tempête COVID vient de plonger les résidants des CHSLD dans un isolement inhumain, au moment où un nouveau choc démographique se pointe à l’horizon, le temps est venu de rebrasser les cartes. Et de ressortir l’assurance autonomie des oubliettes.