Les 40 minutes de retard du point de presse de Justin Trudeau lundi étaient à l’image de sa réponse au coronavirus jusqu’ici : tardive et frustrante.

François Cardinal François Cardinal
La Presse

Le premier ministre a beau avoir été plus efficace dans la livraison de son message que les jours précédents, il était bien difficile de se sentir rassuré après l’annonce d’une fermeture de la frontière canadienne… mais pas tout à fait.

Cette curieuse décision suscite bien des questions.

PHOTO ADRIAN WYLD, LA PRESSE CANADIENNE

Justin Trudeau, en isolement à la maison, à Ottawa, a rencontré la presse, lundi.

Pourquoi resserrer les frontières aux étrangers, mais pas aux Américains quand on sait le fiasco qu’est la réponse du gouvernement Trump ?

Pourquoi ne pas empêcher l’arrivée de visiteurs venant des États-Unis tout en laissant simplement circuler la nourriture, les équipements médicaux et ceux qui les transportent ?

Pourquoi attendre plus de 46 heures (soit jusqu’à mercredi midi) avant d’appliquer cette mesure partielle, quand on sait que l’Allemagne et la France n’ont eu besoin que d’une douzaine d’heures pour fermer leurs propres frontières ?

Et surtout, pourquoi avoir attendu si longtemps avant d’appliquer cette mesure que François Legault, avec l’appui des trois partis de l’opposition, demande depuis jeudi dernier ?

Étonnant, tout de même. Mais le plus surprenant reste l’idée d’une fermeture partielle de la frontière.

Comme si le premier ministre avait été incapable de trancher entre ceux qui exigent des frontières étanches et ceux qui estiment cela inutile.

On se rappellera que sa ministre de la Santé a indiqué ces derniers jours que l’idée même de resserrer les frontières était stérile. Ce que Justin Trudeau confirmait en quelque sorte, en ajoutant que certains pays ont fermé leurs frontières pour contenir la pandémie et que « ça n’a pas fonctionné ».

Mais, maintenant, il décide tout de même de fermer la frontière… mais pas complètement.

PHOTO LARS HAGBERG, LA PRESSE CANADIENNE

« Pourquoi resserrer les frontières aux étrangers, mais pas aux Américains quand on sait le fiasco qu’est la réponse du gouvernement Trump ? », demande François Cardinal.

Or, de deux choses l’une. Ou bien la fermeture des frontières est inefficace et on les laisse ouvertes. Ou bien elle est efficace et on les ferme. Pour vrai.

Pas étonnant que la Colombie-Britannique, où on compte maintenant quatre morts, ait réagi avec scepticisme à l’annonce d’Ottawa. Le ministre de la Santé a fait ce que Trudeau n’a pas voulu faire, dans le fond : exhorter les visiteurs en provenance des États-Unis à ne pas franchir la frontière canadienne.

C’est vrai qu’il existe un différend scientifique sur la pertinence d’une telle mesure. Mais quand on sait que des experts de renom comme la conseillère scientifique en chef du Canada, Mona Nemer, estiment qu’il existe une base scientifique à fermer les frontières, on devrait opter pour la précaution.

Selon ce qu’a dit Mme Nemer sur les ondes de Radio-Canada, le resserrement des frontières ne va pas enrayer la pandémie à lui seul, mais il pourrait bien retarder la propagation du virus. Précisément l’objectif à atteindre aujourd’hui au pays !

La décision est d’autant plus difficile à comprendre que Justin Trudeau l’a justifiée en évoquant l’impact économique d’une fermeture complète… alors qu’il venait de commencer son allocution en affirmant qu’une seule chose motivait ses choix, soit la science et le conseil des experts sanitaires.

D’ailleurs, lundi, l’Union européenne a fermé l’espace Schengen au trafic extérieur malgré l’impact économique de la chose. Car elle sait bien que cette mesure, en plus de retarder possiblement la propagation de la COVID-19, a l’avantage d’empêcher l’ajout d’une pression additionnelle sur des réseaux de la santé déjà débordés. Elle permet aussi de stopper les allées et venues en provenance de zones où le contrôle de l’épidémie semble douteux, comme l’Amérique latine et l’Afrique.

Or, quel autre pays a un statut épidémique qui n’est pas tout à fait clair à l’heure actuelle ?

Quel autre pays a pris du retard dans la détection des cas d’infection au point où il est incapable de connaître l’ampleur réelle du problème ?

Les États-Unis, justement !

Oui, bien sûr, il y a un risque de représailles politiques et économiques de l’administration Trump si le Canada lui ferme sa frontière au nez. C’est évident. Mais mieux vaut prendre un risque politique potentiel à moyen terme qu’un risque sanitaire bien réel à court terme.