Prenez les mots budget et culture. Depuis 20 ans, la phrase se complète toute seule : « il n’y a rien de plus dans le budget pour la culture », ou pire, « le budget fait des coupes dans la culture ».

Paul Journet Paul Journet
La Presse

Ça, c’était avant. Le nouveau budget caquiste renverse la vapeur. La culture a reçu une impulsion sans précédent.

La ministre de la Culture, Nathalie Roy, se vante d’avoir augmenté le budget de 12,4 %. En fait, c’est encore mieux. La ministre aurait pu dire que cette hausse ne tient pas compte du fait que les sommes pour la francisation et les sorties scolaires ont été transférées à d’autres ministères. Si on les inclut dans le total, le bond serait de près de 20 %. On répète : près de 20 % de plus pour la culture.

Et ce, sans inclure d’autres mesures récentes, comme la hausse de 33 % annoncée l’automne dernier pour l’achat de livres dans les bibliothèques scolaires.

Bien sûr, tout cela, c’était avant l’annulation massive des spectacles à cause de la COVID-19. La ministre Roy s’est montrée rassurante dans les derniers jours. Elle promet d’aider les artistes touchés par cette situation exceptionnelle, et ce, sans oublier les travailleurs autonomes à statut précaire.

On ne connaît pas encore les détails du ou des programmes d’aide à venir. Dimanche, en fin d’après-midi, la ministre continuait d’échanger avec le milieu, à la recherche de solutions.

La Coalition avenir Québec est parfois accusée de pratiquer un nationalisme défensif. Mais il faut reconnaître qu’elle s’efforce aussi de défendre la nation dans son sens le plus positif et rassembleur, celui de ses expressions culturelles.

Dans plusieurs secteurs, cela relevait de l’urgence. Pour comprendre pourquoi, il faut relire les anciens budgets.

En 2000, 1,4 % des dépenses de l’État allait en culture. Ce pourcentage a ensuite baissé progressivement. Certains secteurs ont encaissé plusieurs petits coups. Par exemple, BAnQ a encaissé cinq rondes de compressions, les musées ont subi des coupes paramétriques dans un financement qui n’était même pas indexé, et les crédits d’impôt en télé et cinéma ont été temporairement coupés en 2015.

Pourtant, durant la même période, les besoins ont augmenté. En effet, la révolution numérique a fait mal au milieu. Les Québécois ont à peine augmenté leurs achats en produits culturels (hausse annuelle moyenne de 0,7 % depuis 2004). Ils ont surtout dépensé massivement pour acheter les outils technologiques leur donnant accès gratuitement à la culture. Certains secteurs ont écopé plus que d’autres. Par exemple, depuis 2004, il y a eu une baisse des assistances au cinéma, des ventes de livres neufs et des ventes d’enregistrements sonores.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

« La ministre de la Culture, Nathalie Roy, se vante d’avoir augmenté le budget de 12,4 %. En fait, c’est encore mieux », écrit Paul Journet.

Résultat : la part de la culture dans le PIB a diminué (de 5,1 % en 2002 à 4,1 % en 2018), rapporte une étude commandée par le regroupement Culture pour tous. Le salaire moyen en culture est désormais sous la moyenne québécoise, alors que c’était le contraire à la fin des années 90. Depuis cette époque, les travailleurs de la culture sont désormais plus nombreux à faire leur métier à temps partiel ou à cumuler plusieurs emplois en même temps.

Un premier coup de pouce est venu à la toute fin du gouvernement Couillard. Après avoir fait des coupes, les libéraux ont réinvesti en fin de mandat, en plus de présenter une politique culturelle bien reçue.

À leur arrivée au pouvoir, les caquistes ont ajouté à la mise. Bien sûr, l’argent injecté ne correspond pas à la demande de la Coalition Culture pour tous, qui souhaitait que 2 % des dépenses de l’État aillent en culture. Mais avec les besoins urgents en éducation, en santé, en environnement et ailleurs, le budget caquiste paraît adéquatement généreux.

Et il n’y a pas que les chiffres. Il y a aussi l’approche. Les sommes additionnelles iront autant à la création qu’à la production et la diffusion, au Québec et à l’étranger. Avec un souci particulier pour aider la création en français (nouvelle enveloppe dédiée en musique) et les nouvelles œuvres multidisciplinaires.

Pour le détail, ce sera aux sociétés d’État ainsi qu’aux autres institutions de préciser comment ces enveloppes seront distribuées. Petit bémol toutefois : la part du lion revient au cinéma, à la télé et à la musique. La hausse est en effet plus marquée pour la Société de développement des entreprises culturelles que le Conseil des arts et lettres. Les arts de la scène et le théâtre en profiteront donc moins.

Malgré tout son mérite, le gouvernement Legault ne fait que mettre un diachylon sur un système qui saigne.

Son aide ne change rien au fait que la nouvelle économie des plateformes siphonne le travail des créateurs en pompant leur argent.

Pour cela, les règles du jeu devront être changées. Et c’est le fédéral qui a le pouvoir de le faire.

Durant son premier mandat, le gouvernement Trudeau et sa ministre Mélanie Joly ont le mérite d’avoir haussé le financement entre autres du Conseil des arts du Canada (550 millions), de Téléfilm Canada (22 millions) et de l’Office national du film (13 millions), en plus de renflouer les budgets en exportation.

Par contre, le plus difficile est à venir. C’est d’intégrer les plateformes au système de financement et de diffusion du contenu local. Pour cela, la balle est dans le camp du fédéral. Le gouvernement Legault ne pourra pas tout faire seul.