Il y a quelques mégatonnes de récupération politique autour de l’abandon de la mine de sables bitumineux Frontier en Alberta.

Paul Journet Paul Journet
La Presse

Dimanche soir, la société canadienne Teck Resources a renoncé à ce mégaprojet de 20 milliards. Jason Kenney et Andrew Scheer, premier ministre de l’Alberta et chef de l’opposition conservatrice à Ottawa, ont tout de suite trouvé les coupables : l’indécision du gouvernement Trudeau et le blocage « hors-la-loi » du développement des ressources naturelles.

Si seulement c’était si simple…

Ces conservateurs oublient que même si le projet avait été approuvé par le gouvernement Trudeau, et si les nations autochtones concernées avaient maintenu leur appui actuel, il est fort possible que la mine n’aurait néanmoins jamais vu le jour. Tout simplement parce que sa rentabilité économique inquiétait les investisseurs.

Bien sûr, on ne peut rester insensible à la détresse des Albertains, qui subissent les contrecoups des récentes mauvaises nouvelles dans leur province. Mais il faut reconnaître que cette frustration est également alimentée par des élus comme MM. Kenney et Scheer, qui déforment les faits pour marquer des points.

La colère de l’Ouest, ils ne font pas que la déplorer. Ils l’alimentent.

PHOTO TODD KOROL, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

« Teck n’a participé qu’à une mine pétrolière, en 2018, avec une part minoritaire dans le mégaprojet Fort Hills », près de Fort McMurray, souligne notre éditorialiste. 

Certes, les conservateurs ont raison de dire que le blocage ferroviaire démontre que les projets pétroliers et gaziers sont de plus en plus menacés, et que Justin Trudeau manifeste très peu de leadership. Et ils n’ont pas tort non plus de rappeler que même après le feu vert donné l’été dernier à Teck par le comité d’évaluation fédéral-provincial, le gouvernement Trudeau s’était donné encore six mois de réflexion avant de trancher.

Reste que ce portrait est incomplet. Pour s’en convaincre, on n’a qu’à écouter… ce que l’entreprise Teck dit elle-même.

Selon son PDG, trois conditions devaient être réunies pour le projet Frontier : un nouvel oléoduc, un prix du baril assez élevé et la participation d’investisseurs.

Or, seule la première condition est en voie de se réaliser grâce à l’expansion de l’oléoduc Trans Mountain. Pour les autres, les écueils restaient nombreux.

Dans sa première version, le projet Frontier misait sur un prix moyen du baril de 95 $US entre 2020 et 2040. Selon une estimation plus récente, il aurait été rentable avec un prix moyen de 65 $US. Or, la plus récente prévision de l’Agence d’information sur l’énergie des États-Unis n’est que de 71 $US. Cela laissait peu de marge d’erreur. D’autant plus que cette hypothèse repose sur plusieurs variables fluctuantes comme la demande mondiale, la valeur du dollar et l’expansion du gaz de schiste.

Teck est une nouvelle venue dans le pétrole. Elle n’a participé qu’à une mine pétrolière, en 2018, avec une part minoritaire dans le mégaprojet Fort Hills. L’année dernière, cette aventure lui a fait perdre plus de 900 millions.

Le projet Frontier valait plus que la capitalisation boursière de Teck. Il lui fallait donc attirer de grands investisseurs. Le mois dernier, le Calgary Herald a rapporté que selon un analyste de la BMO, les candidats tardaient à se manifester. Même si Teck assure encore que son projet était rentable, il y avait des sceptiques.

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La fin du projet Frontier doit être relativisée.

Les investissements pétroliers ne sont pas soudainement devenus risqués. Par exemple, en mai 2014, même si un gouvernement conservateur propétrole dirigeait le Canada, Total abandonnait son mégaprojet Joslyn.

Et malgré tout, la production des sables bitumineux continuera d’augmenter. Plusieurs nouveaux projets sont d’ailleurs étudiés par l’Agence d’évaluation d’impact du Canada. Ils sont toutefois plus petits et amortis sur une plus courte période. Le projet Frontier, lui, aurait été en expansion de 2026 à 2067, soit 17 années après que le Canada serait censé être devenu carboneutre.

Pour limiter les perturbations climatiques, la science nous apprend qu’une part importante des ressources en hydrocarbures ne pourront pas être exploitées. Cela signifie que les sociétés pétrolières ont des actifs qu’elles ne devraient pas pouvoir exploiter. Il y aura ainsi un excédent de production à long terme, ce qui devrait exercer une pression à la baisse sur les prix. C’est aussi cela qui rebute les investisseurs.

Vendredi dernier, sur les ondes de BNN Bloomberg, un vice-président de Goodreid Investment Counsel se montrait pessimiste. Selon lui, même avec l’appui du gouvernement Trudeau, le projet Frontier n’irait pas de l’avant : « Je ne crois pas que les actionnaires ou les marchés autoriseront [Teck] à dépenser 10 milliards ou ce que ça coûtera, avec le prix actuel du pétrole. »

Hélas, tout cela, les conservateurs le nient.

MM. Kenney et Scheer devraient être les premiers à militer de façon énergique pour baisser les émissions des transports, des résidences et des autres secteurs de l’économie afin que l’expansion à moyen terme des sables bitumineux soit compatible avec nos cibles climatiques. Mais ils préfèrent miser sur le ressentiment.

Au lieu de céder à leur alarmisme, les Canadiens feraient bien d’écouter ceux qui mettent leur propre argent en jeu. De l’aveu du patron de Teck, ils souhaitent des politiques environnementales crédibles.