Les conservateurs ont-ils oublié la campagne électorale de 2008 ? À écouter leur chef Andrew Scheer, on dirait que oui.

Paul Journet Paul Journet
La Presse

Son prédécesseur Stephen Harper, lui, s’en souvient sûrement. Ses compressions en culture avaient enragé le milieu artistique québécois, assez pour l’empêcher de gagner des sièges au Québec et obtenir une majorité.

Pourtant, M. Scheer fait aujourd’hui bien pire en défendant les multinationales étrangères contre la culture canadienne et québécoise.

Le dossier des coupes en culture paraît en effet insignifiant quand on le compare à celui des géants du web. À l’époque, on parlait de coupes de 45 millions. Tandis qu’avec YouTube, Netflix ou Apple Music, il est carrément question de l’avenir de notre système de financement et de promotion de la culture.

À l’heure actuelle, ces sociétés milliardaires noient les films et les séries d’ici dans leur offre américaine, et elles piquent le contenu de nos musiciens pour ne leur redonner que des miettes. Et en échange, elles sont… récompensées en échappant à la réglementation imposée à nos télédiffuseurs et radiodiffuseurs.

À la fin janvier, un comité d’experts indépendants a donc recommandé de mettre à jour nos lois. La réaction d’Andrew Scheer ? Le rapport doit aller aux poubelles. En entier.

À deux reprises la semaine dernière, le chef conservateur a exhorté le premier ministre Justin Trudeau à ne rien faire. Et ce, même si ne rien faire équivaut à avantager ces géants qui ont aussi le « mérite » de délocaliser leurs activités pour payer le strict minimum d’impôt.

En comparaison, les coupes de M. Harper paraissent anecdotiques.

Pour être juste, si M. Scheer est monté aux barricades, c’est à cause d’une maladresse du ministre du Patrimoine, Steven Guilbeault.

Rappelons que le rapport d’experts ne concerne pas que la culture. Il porte sur l’ensemble des dossiers en communications, y compris l’accès à l’internet et le financement des entreprises de presse.

PHOTO BLAIR GABLE, ARCHIVES REUTERS

Andrew Scheer

En entrevue à CTV, M. Guilbeault s’est fait demander si les médias devraient désormais obtenir une licence. Oui, a-t-il répondu. Il faisait référence aux plateformes et aux diffuseurs comme Facebook et Spotify. Mais l’intervieweur a compris qu’il parlait des entreprises de presse.

Si c’était vrai, ce serait très préoccupant. L’État n’a pas à décider quel quotidien peut fonctionner et encore moins ce qu’il peut publier.

Mais justement… ce n’est pas ce qui était proposé. Une simple lecture du rapport suffit pour voir que cette possibilité est spécifiquement exclue. Et dans les derniers jours, tant M. Trudeau que M. Guilbeault ont fermé la porte à double tour.

Les bloquistes et les néo-démocrates ont eu la décence de ne pas alimenter cette campagne de peur. Mais pas Andrew Scheer. Et dans sa cavale, il ratisse large…

Désormais, ce n’est pas seulement cette ingérence « nord-coréenne » contre la liberté de la presse qu’il dénonce. C’est le rapport au complet ! Il devient ainsi l’allié des géants de la Silicon Valley, qui n’en demandaient pas tant.

Certes, le rapport n’est pas parfait. Certaines critiques sont légitimes. Par exemple, les experts (qui comptaient deux Québécois, Monique Simard et Pierre Trudel) veulent imposer des « codes de conduite » à toute « entreprise de contenu médiatique », avec des dispositions sur la transparence et la vie privée. Cela risque d’être difficile à appliquer et à concilier avec les accords commerciaux.

Le porte-parole conservateur en matière de Patrimoine, Steven Blaney, a formulé plusieurs critiques pertinentes. Il craint que la réglementation proposée ne soit trop lourde et inapplicable. Il se méfie d’un CRTC en format extra-large. Et il propose de mettre fin à l’exemption fiscale pour l’achat de publicité sur les sites étrangers, qui avantage entre autres Facebook et Google. C’est tout à l’honneur de M. Blaney, car, avouons-le, les artistes n’ont jamais été très tendres avec les conservateurs, au contraire…

Sauf que la réaction constructive du député québécois a été complètement écrasée par les hululements de son chef. C’est à se demander quel type de conservatisme M. Scheer défend.

Un conservateur, le nom l’indique, veut conserver certaines choses, comme l’identité nationale. Or, M. Scheer paraît indifférent au fait que ceux qui portent la culture en arrachent de plus en plus dans le nouveau modèle économique. Pour eux, la classe moyenne est en train de disparaître.

Un conservateur peut aussi se méfier des interventions de l’État et fait confiance au marché. Or, pour fonctionner, le commerce requiert une concurrence minimale et des règles équitables. Le contraire se produit avec les géants du web, qui profitent de leur univers parallèle déréglementé pour dominer le marché, avec un quasi-monopole dans le cas de Facebook et de Google.

Le plus ironique, c’est que M. Scheer dit vouloir défendre la liberté d’expression alors qu’il propose en fait de laisser aller une crise poussant des médias à la faillite. À quoi bon être libre de parler quand on n’a plus les moyens de se faire entendre ?

Au fond, M. Scheer défend une vision très étroite de la société. Il s’adresse aux consommateurs et non aux citoyens. Et il parle de « contenus », sans comprendre qu’un film ou un disque, ce n’est pas la même chose qu’une souffleuse. À ses yeux, tant que les consommateurs ont accès aux contenus de leur goût, tout va pour le mieux. Ce n’est plus du conservatisme, c’est du consumérisme.

Heureusement pour le Parti conservateur, une course à la direction est lancée afin de trouver son successeur. Ce sera l’occasion de voir si, aux yeux du parti, la culture vaut encore quelque chose.