Ces jours-ci, le compte Twitter du premier ministre du Canada est une longue enfilade de photos avec des dirigeants africains.

Laura-Julie Perreault Laura-Julie Perreault
La Presse

Conversation intime avec le premier ministre éthiopien, moments de rire partagés avec les présidents du Rwanda et du Nigeria, poignées de main avec le président de la Somalie et le premier ministre de Maurice, conférence commune avec le président de l’Égypte. Et d’autres encore.

Cette galerie de photos donne la nette impression que Justin Trudeau est en pleine séance de rattrapage sur le continent africain.

PHOTO MULUGETA AYENE, ASSOCIATED PRESS

Justin Trudeau en compagnie d’Abiy Ahmed, premier ministre de l’Éthiopie, samedi dernier à Addis-Abeba

Et il ne cache pas sa principale motivation : mettre la main sur un des sièges non permanents du Conseil de sécurité lors du vote aux Nations unies en juin.

Pour cela, le Canada doit coiffer au poteau soit la Norvège, soit l’Irlande. Sans l’appui d’une majorité des 54 pays qui composent l’Afrique, le Canada est cuit. L’Afrique à elle seule détient le quart des voix à l’Assemblée générale de l’ONU.

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La partie n’est vraiment pas gagnée d’avance. Le Canada, connu pour le rôle qu’il a joué dans la fin de l’apartheid en Afrique du Sud et pour son leadership au sein des Casques bleus, est devenu un petit acteur sur le continent africain au cours des années Harper. Le pays n’a pas redressé la barre lors du premier mandat du gouvernement Trudeau, ce dernier étant trop occupé à renégocier le traité de libre-échange Canada-États-Unis–Mexique et à gérer l’imprévisible gouvernement Trump.

Ça ne va guère mieux au plan économique. Un petit chiffre en dit long : en ce moment, les investissements canadiens en Afrique représentent 0,65 % de l’ensemble des investissements étrangers dans le continent, soit le même pourcentage qu’en 2000. Loin, loin derrière la Chine, la France, les États-Unis et une panoplie de pays européens qui voient dans l’Afrique une économie en pleine expansion et un marché prometteur de 1,2 milliard de personnes.

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Il est donc quelque peu rassurant de voir que depuis sa réélection, le premier ministre du Canada et son ministre des Affaires étrangères ont remis l’Afrique au programme. François-Philippe Champagne en est à son troisième voyage en deux mois. Et Justin Trudeau, qui a mis le cap sur l’Éthiopie jeudi dernier pour assister à la grande réunion annuelle de l’Union africaine – une première pour un dirigeant canadien – arrive au Sénégal aujourd’hui.

Jusqu’à maintenant, les annonces faites depuis quelques jours sont très modestes.

Le premier ministre a dévoilé que son gouvernement accordera 10 millions additionnels à l’avancement des droits des femmes en Afrique et rappelé qu’il s’est engagé à consacrer 100 millions pour l’assainissement des océans asphyxiés par le plastique. Il s’est aussi entendu avec son vis-à-vis éthiopien, Abiy Ahmed, pour entamer des pourparlers qui pourraient mener à un accord sur les investissements.

Tout ça paraît bien, mais fait couler bien peu d’encre sur le continent africain où l’on s’intéresse davantage aux questions de sécurité, à la montée de l’extrémisme et aux effets dévastateurs des changements climatiques. À quatre mois du scrutin onusien, on aurait pu s’attendre à des annonces plus substantielles d’un gouvernement contraint de mettre les bouchées doubles.

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Cependant, le meilleur coup du premier ministre lors de cette mission politico-économique est ailleurs. Dans la délégation qui l’accompagne. Justin Trudeau a à ses côtés Ahmed Hussen, son ministre de la Famille né en Somalie et arrivé au Canada en tant que réfugié. Ni l’Irlande ni la Norvège n’ont de ministre d’origine africaine.

Le premier ministre a aussi convaincu Masai Ujiri, le président des Raptors de Toronto, de lui servir d’ouvreur de portes. Philanthrope quand il ne dirige pas les champions de la NBA, M. Ujiri entretient d’importants contacts sur le continent africain.

Ces deux hommes incarnent à eux seuls le dynamisme de la diaspora africaine au Canada, diaspora qui grandit à vue d’œil depuis une décennie. Lors du recensement de 2016, près de 700 000 Canadiens rapportaient être nés en Afrique et 1,1 million se disaient d’origine africaine.

La Norvège et l’Irlande sont loin de disposer de tels liens humains avec le continent. Selon les derniers recensements, 65 000 Irlandais sont d’origine africaine alors que ce chiffre atteint 132 000 en Norvège. Même au prorata des populations, le Canada arrive bon premier à ce chapitre.

Mais est-ce assez ? Si le gouvernement Trudeau avait enclenché plus rapidement son retour diplomatique et économique en Afrique, cette diaspora – très instruite – aurait été un atout majeur pour le vote à l’ONU. Il est actuellement un peu tard pour mobiliser tout ce beau monde.

Il reste au gouvernement à croiser les doigts en espérant que ses récents tours de charme en Afrique, l’envoi d’émissaires réputés et sa campagne menée aux Nations unies par l’ambassadeur Marc-André Blanchard feront mouche.

Mais une fois le vote passé, le gouvernement Trudeau aurait tout avantage à poursuivre son rapprochement avec les 54 pays du continent africain. Sans que son jupon dépasse autant.