Et si le procès en destitution représentait un « point de bascule dans l’histoire du Parti républicain », dont il « n’arrivera pas à se remettre » ?

Alexandre Sirois Alexandre Sirois
La Presse

Une génération d’électeurs au grand complet va-t-elle se mettre à bouder la formation politique parce qu’elle l’associera « pour toujours » à la façon dont les républicains au Congrès américain tentent de « couvrir les crimes des Donald Trump » ?

C’est ce qu’a prédit récemment l’ancien conseiller républicain Kurt Bardella (devenu démocrate en 2017). Il est visiblement outré par le comportement de ces élus – et on ne le contredira pas là-dessus ! – et semble croire qu’ils sont en train de creuser leur propre tombe.

Donald Trump sera innocenté par les sénateurs républicains à l’issue du procès en destitution ; c’était prévisible depuis le début. Mais on constate aussi qu’ils ont décidé d’en miner la légitimité. Ils devraient ainsi, cette semaine, empêcher la comparution de témoins importants qui pourraient incriminer le président. Y compris John Bolton, ancien conseiller à la sécurité nationale, qui est sur le point de publier un livre où il révélerait – apprenait-on dimanche – que le président américain lui a dit qu’il continuerait de bloquer une aide de près de 400 millions de dollars destinée à l’Ukraine tant et aussi longtemps que ce pays ne mènerait pas d’enquêtes en lien avec les démocrates (dont le fils de Joe Biden).

La semaine dernière, certains élus républicains ont même pris un malin plaisir à tourner le procès en dérision. « Le problème, pour plusieurs d’entre nous, c’est de rester assez éveillé pour suivre ça. Je suggérerais aux Américains de changer de poste et de regarder autre chose », a lancé un républicain de la Caroline du Nord, Mark Meadows, alors que c’était au tour des procureurs démocrates de s’exprimer.

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Ce comportement de la part des républicains qui siègent au Congrès n’est pas étonnant. Sauf quelques rares exceptions, ils défendent tous Donald Trump bec et ongles depuis le début de sa présidence.

N’empêche, ça ne rend pas leur attitude plus acceptable. Dans le cadre spécifique du procès en destitution, elle est tout particulièrement condamnable. Elle rend l’exercice presque vain. Le procès risque fort de se terminer d’ici la fin de la semaine par l’acquittement du président sans qu’on ait pu véritablement faire la lumière sur son comportement.

PHOTO ERIN SCOTT, REUTERS

« Si ce procès se termine cette semaine comme il a commencé, si les républicains continuent à en entraver le cours normal, ils nous prouveront qu’ils ont signé un pacte avec le diable », tranche Alexandre Sirois.

Le comble, c’est que les républicains déplorent qu’on n’apprenne rien de neuf… alors qu’ils sont responsables de cette situation ! C’est de leur faute si ce procès est truqué !

Il est vrai que le politicien démocrate Adam Schiff, qui occupe le poste de procureur en chef, a été particulièrement efficace. Il a expliqué la semaine dernière de façon aussi méticuleuse qu’éloquente pourquoi Donald Trump est accusé d’abus de pouvoir et d’entrave au travail du Congrès.

Mais hormis sa performance, le fait est que les Américains n’ont pas eu grand-chose d’exclusif ou de captivant à se mettre sous la dent alors que les démocrates ont pourtant eu 24 heures pour étayer leur argumentation. Rien pour que l’étau ne se resserre encore un peu plus autour du président.

D’un point de vue strictement utilitariste, l’attitude des républicains au Congrès américain peut se comprendre. Les preuves amassées jusqu’ici sont accablantes dans ce dossier. Tout indique que Trump a fait chanter l’Ukraine, allant à l’encontre des intérêts américains, dans le but de favoriser sa propre réélection. La plaie demeure ouverte. Et moins on va la gratter en public, mieux Donald Trump va se porter.

Moralement, bien sûr, c’est une tout autre histoire ; la conduite des élus républicains est inacceptable. Elle l’est aussi sur le plan strictement politique, d’ailleurs.

En protégeant leur président à ce point, ils cautionnent ses errements. En lui offrant leur appui indéfectible, ils lui donnent carte blanche pour la suite des choses.

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On peut donc se consoler si on estime, comme Kurt Bardella, que ce n’est que partie remise : que les élus républicains finiront par payer cet outrage.

Le problème avec cette théorie, c’est qu’elle semble surtout issue d’un désir de prendre ses rêves pour des réalités.

En l’absence de boule de cristal, on se voit forcé de remonter le fil de l’histoire. Ce faisant, en s’arrêtant au scandale du Watergate ayant forcé le républicain Richard Nixon à démissionner dans la disgrâce au milieu des années 70, on se rend compte que le purgatoire n’a pas été très long pour le parti.

Gerald Ford, successeur républicain de Richard Nixon, a été battu de justesse par le démocrate Jimmy Carter. Et quatre ans plus tard, ce dernier était humilié par un autre républicain, Ronald Reagan, qui aura eu un impact profond sur la société américaine.

Or, celle-ci est encore plus divisée de nos jours. Ainsi, même si Donald Trump a cherché à « salir » la réputation de Joe Biden et à « tricher » pour être réélu – comme l’a démontré le démocrate Adam Schiff –, il pourrait fort bien réussir à triompher en novembre prochain.

Si ce procès se termine cette semaine comme il a commencé, si les républicains continuent à en entraver le cours normal, ils nous prouveront qu’ils ont signé un pacte avec le diable. Mais politiquement, il serait sage de se garder une petite gêne avant de leur prédire l’enfer.