La reprise des audiences dans l’affaire Meng Wanzhou jette une lumière crue sur le défi numéro un du nouveau ministre des Affaires étrangères du Canada, François-Philippe Champagne : se réconcilier avec le régime chinois.

Alexandre Sirois Alexandre Sirois
La Presse

Car si le diplomate en chef du Canada doit actuellement gérer la crise avec l’Iran — et tout indique qu’Ottawa, jusqu’ici, le fait bien — celle en cours avec la Chine est à la fois plus complexe et plus lourde de conséquences tant sur le plan politique qu’économique.

En tant qu’ancien ministre du Commerce international, François-Philippe Champagne est probablement le mieux placé pour savoir à quel point notre relation avec la Chine est importante. Car le pays est non seulement la deuxième puissance mondiale, mais c’est aussi notre deuxième partenaire commercial en importance.

C’est dire qu’une partie non négligeable de notre économie dépend d’une saine relation avec ce pays. 

Et avec l’entente commerciale qui vient d’être signée entre Washington et Pékin, selon laquelle la Chine doit acheter pour quelque 200 milliards de dollars supplémentaires de biens et de services aux États-Unis en deux ans, le Canada devra se démener pour ne pas perdre davantage de parts de marché dans l’empire du Milieu.

PHOTO MIKE SUDOMA, LA PRESSE CANADIENNE

Le ministre des Affaires étrangères du Canada,
 François-Philippe Champagne

Résoudre la crise avec Washington et empêcher le naufrage de l’Accord de libre-échange nord-américain a été la priorité de Chrystia Freeland, à qui François-Philippe Champagne succède. Ce dernier devra déployer autant d’énergie pour trouver une façon d’enterrer la hache de guerre avec Pékin. On risque fort de juger le succès de son mandat à la lumière de ses accomplissements en la matière.

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On a appris lundi que le gouvernement libéral n’a pas l’intention de conclure un échange de prisonniers avec la Chine, comme certains l’ont suggéré au cours des derniers mois. Le plus récent promoteur de cette idée, l’ancien conseiller politique libéral Eddie Goldenberg, était cité à ce sujet il y a quelques jours dans le Globe and Mail.

La décision prise par Ottawa est la bonne. Cette solution potentielle était une fausse bonne idée. Remettre Meng Wanzhou à la Chine pour obtenir la libération des deux Canadiens pris en otage par Pékin en guise de représailles aurait envoyé un bien mauvais message au régime chinois.

Il en aurait conclu que cette méthode — odieuse — pour faire plier Ottawa était efficace. Et il n’aurait probablement pas hésité à l’employer de nouveau à l’avenir. Pire, d’autres pays auraient peut-être voulu s’en inspirer.

Bref, accepter de céder au chantage dans ce dossier, c’était poser le pied sur une pente glissante.

Cela étant dit, il faudra bien trouver une façon de résoudre ce litige. Le ministre Champagne et le nouvel ambassadeur du Canada à Pékin, Dominic Barton (qui, d’ailleurs, a participé à la retraite libérale à Winnipeg – ce n’est pas une coïncidence) auront fort à faire pour y parvenir.

Ils auraient tout avantage à prendre acte du fait que la stratégie mise de l’avant jusqu’ici n’a absolument rien donné. Faire preuve de plus de fermeté devra être envisagé, mais pas au point de provoquer une escalade, puisque le Canada a trop à perdre. Délicat, vous dites ?

PHOTO LINDSEY WASSON, REUTERS

La directrice financière de la société chinoise Huawei recherchée aux États-Unis pour fraude, Meng Wanzhou, s’est rendue hier à la Cour suprême de la Colombie-Britannique, à Vancouver, pour son audience d’extradition.

Nos précieux alliés, qui ont eux aussi du mal à gérer la montée en puissance de la Chine, devront à tout prix être sollicités davantage. En particulier l’administration américaine. Elle est à la source de ce problème, mais n’a jamais vraiment cherché à le régler. Comment les inciter à intervenir avec plus de poigne fait partie du casse-tête du nouveau ministre.

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Comme si le défi chinois du ministre Champagne n’était pas assez difficile à surmonter, le portrait pourrait s’assombrir encore un peu plus prochainement, puisque le gouvernement fédéral doit rendre une décision sur la question du 5G. Permettra-t-on à Huawei de participer à l’implantation de ce réseau au Canada, malgré les réserves de Washington et les craintes en matière de sécurité nationale ?

La décision à venir ne peut évidemment pas être rendue sur la base de ce qui plaira ou non à la Chine. Mais si la réponse est négative ou mitigée, Pékin va très certainement s’en offusquer.

Pierre Elliott Trudeau a déjà comparé notre relation avec les États-Unis à celle d’un éléphant qui dort dans notre lit. « On subit chacun de ses mouvements et de ses grognements », avait-il dit.

On se rend compte qu’avec la Chine, le Canada est désormais debout en équilibre sur la queue d’un dragon. Il devra déployer des efforts soutenus au cours des prochains mois pour ne pas tomber.