Dimanche dernier, alors qu’ils étaient rassemblés dans une grande salle boulevard Robert-Bourassa, les proches montréalais des victimes du vol d’Ukraine International Airlines 752 et des centaines de Québécois d’origine iranienne avaient tous le même mot à la bouche : « mensonge ».

Laura-Julie Perreault Laura-Julie Perreault
La Presse

On parle ici des mensonges des autorités iraniennes qui ont tenté de cacher pendant trois jours que l’avion avait été abattu par deux missiles iraniens. Ceux-là ont été exposés au grand jour. Mais on parle aussi des mensonges et de demi-vérités qui subsistent peut-être depuis que le régime des ayatollahs a décidé de se ranger derrière la thèse d’un « acte involontaire » survenu dans le brouillard du conflit qui oppose l’Iran aux États-Unis.

Pas question de croire le régime sur parole. Il faut pousser plus loin, disent beaucoup d’Irano-Québécois en chœur.

Les manifestants qui ont pris d’assaut les rues de Téhéran et d’autres grandes villes iraniennes disent essentiellement la même chose. « Mort aux menteurs », scandent les protestataires en demandant le départ de l’ayatollah Khamenei.

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L’ayatollah Khamenei, vendredi, à Téhéran

Même si la théorie selon laquelle l’Iran aurait pu sciemment abattre un avion rempli de 80 de ses propres citoyens en plus de ressortissants de cinq autres pays semble difficile à justifier – que gagnerait l’Iran dans un tel scénario ? –, elle ne doit pas être mise complètement de côté.

Le régime islamique est passé maître dans l’art du mensonge depuis son établissement en 1979. Les Iraniens connaissent trop bien les rouages de cette théocratie prête à tout pour se maintenir au pouvoir et ils refusent d’écarter les scénarios les plus funestes. On peut les comprendre.

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En 2003, les Québécois ont eux aussi été aux premières loges d’une tentative à peine voilée de l’Iran de « réinventer » la vérité lors de la mort de la photojournaliste montréalaise Zahra Kazemi.

Dans cette histoire, les autorités iraniennes ont changé cent fois de version en un mois. Si, au début, les responsables de la prison où Mme Kazemi est morte ont d’abord dit qu’elle avait été victime d’une attaque cérébrale, le vice-président du pays a ensuite avancé qu’elle avait été battue pendant un interrogatoire. Deux jours plus tard, le sous-ministre de l’Intérieur changeait à nouveau sa version et affirmait que la photographe avait fait une chute et que sa tête avait frappé un objet dur. Trois jours plus tard, un rapport d’enquête concluait que Mme Kazemi avait succombé à des blessures infligées pendant un interrogatoire d’agents du ministère de la Justice. Avec autant de versions concurrentes, il y avait de quoi perdre son farsi !

Par la suite, la mort de Mme Kazemi est devenue une patate chaude que se lançaient les deux principales factions politiques au sein du régime islamiste : les réformistes et les conservateurs.

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Zahra Kazemi

La mort de la photojournaliste est devenue un enjeu politique interne majeur dans le pays et l’est restée pendant des mois, jusqu’aux élections de 2004. Des gens ont été arrêtés, des procès ont eu lieu, mais au bout du compte, personne n’a été réellement puni pour la mort en détention de la Montréalaise de 53 ans. Elle a été enterrée à Chiraz contre la volonté de son fils qui n’a jamais eu de réponses à ses questions. Le Canada a donné du fil à retordre au régime, faisant notamment adopter une résolution musclée contre l’Iran aux Nations unies, mais ce même régime s’en est tiré indemne.

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Quel lien avec l’écrasement de l’avion ? En regardant les nouvelles qui sortent de l’Iran au cours des derniers jours, on a l’impression de voir un peu le même film.

Les versions sur ce qui a pu se passer le 8 janvier varient d’un jour à l’autre. Le régime dit que ceux qui sont responsables de l’envoi des missiles ont été arrêtés, mais ne donne ni leur identité ni leur nombre exact.

Le président réformiste, Hassan Rouhani, demande une enquête crédible et affirme qu’il a lui aussi été laissé dans le noir pendant plusieurs jours au sujet du rôle des forces iraniennes dans l’écrasement de l’avion. Le camp conservateur, y compris les Gardiens de la Révolution, continue de déplorer un triste accident causé par l’aventurisme américain. L’ayatollah Khamenei, qui a mené la prière du vendredi pour la première fois en huit ans cette semaine, a accusé l’Occident d’utiliser la tragédie aérienne pour détourner l’attention de l’assassinat illégal du général Qassem Soleimani, tué le 3 janvier par les États-Unis.

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L’ayatollah Khamenei a mené la prière du vendredi pour la première fois en huit ans cette semaine, à Téhéran.

Il semble déjà évident que la mort de 176 personnes dans le vol PS752 est à son tour devenue un enjeu politique entre réformistes et conservateurs en Iran, enjeu qui nourrira des élections législatives attendues le 21 février.

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À travers ces tractations internes d’un régime passé maître dans l’art de l’évitement, il y a de quoi craindre que la vérité soit une des premières victimes de la joute politique iranienne, comme elle l’a été dans le cas de Zahra Kazemi.

Le Canada et les autres pays qui collaborent à l’enquête devront donc être vigilants pour ne pas devenir à leur tour des acteurs dans une pièce de théâtre iranienne maintes fois répétée. C’est le régime en entier qui doit répondre de ses actes et aucun scénario ne doit être écarté tant que les preuves n’auront pas été exposées à la vue de tous.

Il en va de la quiétude d’esprit des proches des disparus.