Parrainer un réfugié, c’est l’aider à s’installer au Québec, à apprendre la langue et à se trouver un emploi. C’est aussi le loger, subvenir à ses besoins pendant un an. L’épauler dans son intégration.

Laura-Julie Perreault Laura-Julie Perreault
La Presse

Il n’y a pas à dire, les Québécois qui décident de s’embarquer dans cette grande aventure qu’est le parrainage privé ont le cœur sur la main. Ils ne reçoivent pas un sou de l’État. Au contraire, ils doivent piger dans leurs économies pour tendre la main à des hommes, des femmes, des enfants syriens, afghans, congolais qui dépérissent dans un camp de réfugiés à l’autre bout du monde. Du pur altruisme.

Dans ces circonstances, comment comprendre que le gouvernement du Québec les punisse pour cet élan de générosité ?

C’est pourtant bien ce qui se passe. Dès ce vendredi, des groupes de parrainage, composés de deux à cinq citoyens, comptent s’installer pour le week-end sur le trottoir devant les bureaux du ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration pour faire la file, même si on annonce -20 °C ce week-end. Leur but : être parmi les 100 premiers à déposer leur dossier de parrainage lundi matin.

Ils attendent ça depuis un an et quatre mois. Si, dans le reste du Canada, les groupes de parrains peuvent déposer une demande à tout moment, aucun dossier n’a été accepté au Québec depuis septembre 2018. En attendant, les groupes de parrains de la province ont peaufiné leurs demandes, mis de l’argent de côté. Ils ont aussi gardé le contact avec les familles qu’ils veulent faire venir au Québec.

Alors lundi, ils ne veulent pas manquer leur coup. Sinon, ils devront attendre encore un an, voire deux, avant de pouvoir tenter leur chance à nouveau.

On sait déjà que ça risque d’être la pagaille. Selon la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes (TCRI), il pourrait y avoir jusqu’à 1000 groupes qui vont devoir se battre pour 100 petites places prévues par le ministère de l’Immigration.

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Par ailleurs, affirmant ne pas vouloir désavantager les groupes de parrains qui sont à l’extérieur de Montréal, le Ministère a prévu une nouvelle règle cette année pour le dépôt des dossiers : ils devront être livrés par un service de messagerie.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

« Pour justifier les minuscules quotas, le bureau du ministre Simon Jolin-Barrette explique que les délais de traitement sont trop longs à Ottawa », écrit notre éditorialiste.

Le problème, c’est que plusieurs messagers contactés par des groupes de parrains ne veulent ni passer le week-end à faire la file ni se faire arracher la tête s’ils tentent de s’interposer dans cette même file lundi matin en prenant l’enveloppe des mains des parrains qui auront patienté à leur place.

Ceux qui acceptent de jouer le jeu demandent le prix fort. Entre 450 $ et 1000 $. La nouvelle directive du Ministère risque ainsi de devenir un cauchemar plutôt qu’une solution.

Car le véritable problème, ce n’est pas le mode de livraison de la demande, mais bien le quota ridiculement bas. Ce dernier a été établi par les libéraux en septembre 2018, après un moratoire sur les parrainages collectifs de 18 mois puis réutilisé par la CAQ lundi. La question demeure : pourquoi permettre à seulement 100 groupes de citoyens de parrainer des réfugiés ?

Ça semble être une larme dans la mer. Et pourquoi accorder un traitement privilégié à des organismes, majoritairement religieux, qui auront le droit de déposer 650 demandes de parrainage privé au cours des prochains mois ? À cette question, le gouvernement Legault ne répond pas.

Cette année, le Canada recevra 20 000 réfugiés parrainés au privé, dont entre 3200 et 3350 au Québec, selon le plan d’immigration 2020. Cela représente approximativement 16,5 % du lot.

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Pour justifier les minuscules quotas, le bureau du ministre Simon Jolin-Barrette explique que les délais de traitement sont trop longs à Ottawa. Pourtant, pour le reste du pays, tout juste 20 mois s’écoulent entre le dépôt d’un dossier et l’arrivée des réfugiés.

Ce qui rallonge les délais au Québec, ce n’est pas l’inventaire de demandes non traitées par Ottawa, mais les seuils d’immigration imposés par la Coalition avenir Québec depuis son arrivée au pouvoir. Ottawa n’a pas le droit de délivrer plus de permis de résidence permanente que le nombre autorisé par Québec. Ça prend du culot à Québec ensuite pour blâmer le fédéral.

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Le plus ironique dans tout ça, c’est que le programme de parrainage privé du Québec et du Canada, qui fête ses 40 ans, n’a jamais eu aussi bonne presse à travers le monde. En ce moment, 12 pays, dont l’Allemagne, le Royaume-Uni et les Pays-Bas, veulent mettre sur pied des initiatives semblables. Le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés vante l’approche et a même décerné une médaille aux Canadiens.

Pour cause : les parrainages privés ont fait leurs preuves depuis l’arrivée des Boat People à la fin des années 70. Et pas seulement pour des raisons économiques. Des études ont démontré que les réfugiés accueillis ainsi s’intègrent plus facilement que ceux parrainés par l’État. Et c’est bien normal, ils ont une petite armée de bonne volonté qui les attend les bras ouverts quand ils débarquent de l’avion.

On devrait rendre la vie plus facile à ces citoyens au grand cœur, plutôt que de leur imposer un chemin de croix qu’ils n’ont vraiment pas mérité.

Rectificatif :
Cet article a été modifié. L’article original affirmait que le Canada reçoit 46 fois plus de réfugiés parrainés que le Québec, un calcul erroné. L’article original ne mentionnait pas que les restrictions sur les demandes de parrainages privés ont d’abord été établies par le gouvernement libéral de Philippe Couillard.