À Ottawa, en matière de recherche sur le cannabis, la main gauche fait l’inverse de ce que fait la main droite !

Alexandre Sirois Alexandre Sirois
La Presse

Dans la foulée de la légalisation du cannabis en 2018, les Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC) ont établi une stratégie visant à soutenir plus activement la recherche dans ce secteur. C’était aussi logique que souhaitable. Or, on vient d’apprendre que certains de leurs collègues travaillant pour Santé Canada rament très fort dans la direction inverse.

Depuis la légalisation, au lieu d’aider les chercheurs, ils leur nuisent. Cherchez l’erreur : on permet désormais la vente et l’achat de produits dont on connaît encore très mal les effets sur la santé, mais on rechigne à l’idée de permettre aux chercheurs de les étudier sans trop de contraintes.

Si bien que certains projets de recherche sur le cannabis se retrouvent carrément « dans les limbes » !

Cette situation kafkaïenne a été mise au jour par notre journaliste Philippe Mercure, qui a rapporté lundi les doléances de chercheurs d’un bout à l’autre du pays. Il était plus simple de faire de la recherche avant que la substance ne soit légalisée, déplorent-ils. La situation est aberrante.

PHOTO TREVOR HAGAN, ARCHIVES BLOOMBERG

« Certains projets de recherche sur le cannabis se retrouvent carrément “dans les limbes” », explique notre éditorialiste.

En gros, Santé Canada a complexifié de beaucoup la façon de procéder pour obtenir les autorisations essentielles afin de mener à bien un projet de recherche sur le cannabis récréatif lorsqu’il est administré à des humains.

Les chercheurs doivent désormais fournir au Bureau des essais cliniques une série de renseignements extrêmement pointus, dont des données que ne possède « aucun producteur », expliquait dans nos pages le docteur Didier Jutras-Aswad, du CHUM.

Le médecin, a-t-on appris, fait partie d’un groupe de chercheurs qui ont expédié récemment une lettre à la nouvelle ministre de la Santé, Patty Hajdu, pour dénoncer cette situation et réclamer des changements.

Dans cette lettre que nous avons obtenue, les chercheurs soulignent qu’Ottawa les « empêche » actuellement « de recueillir des données scientifiques essentielles pour prendre des décisions fondées en matière de santé publique quant à l’utilisation du cannabis ».

La situation est d’autant plus absurde, précisent ces chercheurs, que le Canada est extrêmement bien placé pour « devenir un leader international sur tous les enjeux scientifiques liés au cannabis et de faire circuler le savoir et l’innovation dans le monde ».

Rien de tout cela ne semblait jusqu’ici émouvoir Santé Canada, qui était au courant depuis de nombreux mois des difficultés des chercheurs.

Par contre, hier, au bureau de la ministre Hajdu, le ton était nettement conciliant. On nous a dit que le message avait été « bien reçu » et qu’on a l’intention de « répondre aux préoccupations des chercheurs ». Reste à voir si la machine bureaucratique sera domptée rapidement.

Chose certaine, à Québec, on va veiller au grain. « On veut que la recherche se fasse », a déclaré hier Camille Lambert-Chan, porte-parole du ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant.

Car à Québec aussi, on a pris la décision de favoriser la recherche sur le cannabis depuis 2018. On a créé le Fonds de prévention et de recherche en matière de cannabis, doté d’une somme annuelle, récurrente, de 25 millions.

Au Canada, les IRSC ont aussi fait bondir les subventions qu’ils accordent pour la recherche sur le cannabis. Il est crucial « d’éclairer les politiques, les pratiques, les mesures de réduction des effets indésirables, l’utilisation médicinale ainsi que les efforts de prévention », explique-t-on sur leur site internet.

On ne va certainement pas les contredire là-dessus.

Financer davantage la recherche sur le cannabis, parallèlement à sa légalisation, tombait sous le sens. Nos gouvernements l’ont compris. Cesser au plus vite de mettre des bâtons dans les roues des chercheurs devrait aussi aller de soi.