Où étiez-vous à 10 h 09 le 2 janvier ? À cette heure-là, les 100 présidents d’entreprise les mieux payés du Canada avaient déjà engrangé l’équivalent du salaire moyen d’un travailleur canadien, soit 52 601 $.

Laura-Julie Perreault Laura-Julie Perreault
La Presse

Considérant que le 1er janvier est un jour férié, ça leur a à peine laissé le temps de rentrer au bureau et de boire deux expressos avant d’y arriver. De quoi faire passer le café de travers à un grand, grand nombre de Canadiens. Et particulièrement à tous ceux qui entendent que l’économie va bien au pays, et encore mieux au Québec, mais qui voient leur chèque de paye avancer à pas de tortue depuis des années.

L’étude du Centre canadien de politiques alternatives, publiée pour la nouvelle année, mais prenant en compte les données de l’année 2018, démontre que le salaire des 100 PDG inclus dans la liste a augmenté de 18 % cette année-là pour atteindre une moyenne de 11,8 millions, alors que celui des travailleurs moyens avançait d’à peine 0,3 % une fois l’inflation de 2,3 % prise en compte.

Ce n’est pas un écart, c’est un gouffre.

Et c’est vrai pour toute la décennie qui a suivi la crise économique de 2008.

En 10 ans, les salaires des dirigeants les mieux nantis gonflaient de 61 % pendant que celui du Canadien moyen grandissait de 24 %.

En d’autres termes, la reprise économique a bénéficié beaucoup plus grandement à ceux qui prennent les décisions qu’à ceux qui les exécutent.

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Le Canada n’est bien sûr pas le seul pays à observer ce fossé qui se creuse entre les têtes dirigeantes et le commun des mortels. À peu près tous les pays de l’OCDE sont dans la même situation. Aux États-Unis, pays souvent donné en exemple pour ses inégalités grandissantes, les 350 dirigeants les mieux payés font 278 fois plus d’argent que le travailleur moyen.

Malheureusement, à ce chapitre, on ne se console pas vraiment en se comparant. Au Canada, les mieux payés font 227 fois le salaire des travailleurs moyens du pays entier, mais ce ratio atteint 300 si on utilise le salaire moyen au Québec seulement, soit plus qu’au pays de Donald Trump.

PHOTO DARREN CALABRESE, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Les 100 patrons les mieux payés du pays, travaillant pour des entreprises regroupées dans l’indice composé S&P/TSX de la Bourse de Toronto, ont gagné en moyenne 11,8 millions en 2018, selon une étude du Centre canadien de politiques alternatives.

Malgré les salaires moyens plus bas au Québec que dans le reste du pays, les entreprises établies à Montréal sont bien visibles dans la liste des organisations payant le mieux leurs PDG. On y retrouve notamment Metro, Bombardier, Air Canada, CGI, CAE et Transcontinental, pour ne nommer que celles-là.

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Pour réduire ces écarts de plus en plus grands, Justin Trudeau avait promis lors de son premier mandat de taxer davantage ces ultrariches, mais les dernières données de Statistique Canada permettent plutôt de voir qu’en combinant les sommes recueillies autant au fédéral qu’au provincial, le 1 % le plus riche a vu son taux d’imposition global diminuer de 0,4 % entre 2016 et 2017, la dernière année d’analyse. Les baisses d’impôt au Québec sous le gouvernement de Philippe Couillard seraient les principales responsables de cette situation, selon Statistique Canada.

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Ces chiffres semblent particulièrement scandaleux au moment où les banques alimentaires de la province notent que de plus en plus de gens qui travaillent doivent avoir accès à leurs services pour joindre les deux bouts.

On s’attendait à ce que le gouvernement Legault tente de rétablir la situation un peu en haussant le salaire minimum horaire, mais plusieurs sont restés sur leur faim en apprenant que la hausse qui sera en vigueur en mai se limite à 60 cents de l’heure, pour atteindre 13,10 $. Dans une économie en plein-emploi où il est de notoriété publique que les salaires tirent de la patte, on se serait attendu à mieux. Beaucoup mieux. Surtout que ça touche près de 10 % des travailleurs de la province.

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Alors que les inégalités croissantes sont une des causes principales des manifestations qui secouent la planète en ce moment, de l’Asie à l’Amérique latine, il serait grand temps que les gouvernements, autant à Ottawa qu’à Québec, se penchent sérieusement sur le grand canyon qui est en train de se creuser sur le plan salarial. Ils ont amplement d’outils pour s’attaquer à la question.

Mais on aimerait aussi voir une prise de conscience dans les bureaux des PDG eux-mêmes, comme on commence à le voir aux États-Unis avec les « patriotes millionnaires », un groupe d’Américains ultra-riches, dont l’héritière de l’empire Disney, qui demandent au gouvernement de les imposer davantage et qui réfléchissent à la manière de mieux équilibrer les salaires au sein de leurs propres organisations.

À la lumière des dernières données, il semble qu’une réflexion du même type s’impose de ce côté-ci de la frontière. Au nom de l’équité, certes, mais aussi de la paix sociale qui vaut de l’or en barre pour toute entreprise florissante.