Il n’y a pas à dire, le bitume a eu chaud en 2019.

Laura-Julie Perreault Laura-Julie Perreault
La Presse

De Moscou à Hong Kong, de Beyrouth à Santiago en passant par New Delhi, Paris et Alger, les rues ont été envahies par des protestataires de tous acabits. Rarement a-t-on vu dans l’histoire récente une vague de dissension aussi globalisée.

On manifeste tantôt dans la joie, tantôt dans la peur, tantôt avec rage. Qu’importe la forme, le moteur reste le même : la colère et la conviction que les « choses » doivent changer. Les choses, c’est parfois une élite politique déconnectée, une économie inéquitable, la corruption endémique, un État oppressant.

Les manifestations sont la plupart du temps une bonne nouvelle en soi. Il faut être convaincu que c’est possible d’avoir un impact avant de sortir dans la rue. Croire en la force du nombre.

Mais alors qu’une nouvelle année commence, la question à mille piastres demeure : comment transforme-t-on un mouvement populaire en véritable vecteur de réforme et de changement ?

Comment passe-t-on de la rue à l’action durable ?

PHOTO ANWAR AMRO, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Manifestation antigouvernementale, à Beyrouth, le 15 décembre dernier

Jusqu’à maintenant, les grandes révoltes de 2019 ont donné des résultats timides. En France, les gilets jaunes ont réussi à extirper quelques concessions au président Macron, dont une hausse du salaire minimum financée par l’État, mais les manifestations continuent. Une réforme des retraites, qui plaît à un grand nombre de gilets jaunes, est maintenant contestée par d’autres secteurs de la société.

Au Liban, les manifestations ont eu raison du gouvernement de Saad Hariri, mais des protestataires demandent maintenant la tête de celui qui l’a remplacé, Hassan Diab. En Irak, le premier ministre Adel Abdel Mahdi a lui aussi jeté l’éponge, mais son départ n’a freiné en rien le déferlement de violence. En Bolivie, c’est l’armée qui a montré la porte à Evo Morales, faisant craindre un retour en arrière. En Algérie, Abdelaziz Bouteflika a fini par tirer sa révérence, mais les véritables réformes tardent à venir.

Quelques têtes tombent, donc, mais les manifestants veulent plus, beaucoup plus. Dans la plupart des cas, c’est la réinvention de systèmes politiques entiers qu’ils souhaitent.

Et c’est là qu’un petit voyant rouge devrait s’allumer sur notre tableau de bord collectif. Il ne faut pas regarder très loin dans le rétroviseur pour voir que de nombreux mouvements populaires peuvent finir dans le champ ou, pire, être pris en otage.

Le Printemps arabe, dernière grande vague de contestations populaires avant celle de l’an dernier, offrent malheureusement trop d’exemples malheureux : Égypte, Syrie, Libye. Pour ne nommer que ceux-là.

Mais ce même Printemps arabe offre aussi une des plus belles leçons de résilience et de transformation. La Tunisie, premier pays à s’être mobilisé contre son homme fort qui s’accrochait au pouvoir, Zine El Abidine Ben Ali, peut se vanter d’avoir gardé le cap neuf ans après sa révolution.

Le mouvement sans leader à l’origine des changements a réussi à se donner une nouvelle constitution ainsi qu’un système démocratique avec de véritables élections. Tout ça n’est pas sans heurts et les acquis sont fragiles : l’économie se porte très mal et beaucoup de laissés-pour-compte disent haut et fort leur ras-le-bol. On craint le retour massif de djihadistes tunisiens qui ont rejoint le groupe État islamique et qui cherchent à rentrer au pays. L’équilibre entre les forces conservatrices-islamistes et les partis dits « laïques » n’est pas facile à maintenir, mais pour le moment, la démocratie tient le coup.

Pourquoi ? Parce que tous les secteurs de la société ont poussé à la roue après le départ du leader autoritaire. Les politiciens, certes, mais aussi le milieu syndical, le patronat, les organisations de défense des droits de la personne. Les efforts de dialogue national ont d’ailleurs valu au pays un prix Nobel de la paix.

Et c’est là l’enseignement tunisien aux mouvements qui s’embrasent partout.

Au bout du compte, il va falloir s’asseoir, négocier, parler et arriver à des compromis constructifs, inclusifs.

Et accepter de passer par les urnes pour choisir de nouveaux dirigeants. La rue, elle, ne perd pas son rôle : elle a un devoir de vigilance de tous les moments.

Il ne nous reste plus qu’à espérer que nous nous souviendrons de 2020 comme de l’année où nous avons réussi collectivement à combiner la fougue et l’indignation de la jeunesse avec la sagesse collective acquise à coups d’essais-erreurs. Ça commencerait vraiment bien cette nouvelle décennie.