S’il y a un dossier dans lequel il importe de faire preuve de nuance en matière de politique étrangère, c’est celui de la Chine.

Alexandre Sirois
Alexandre Sirois La Presse

Et ce que l’existence de pourparlers entre le département américain de la Justice et les avocats de Meng Wanzhou (révélée récemment) démontre, c’est que les partis d’opposition à Ottawa en ont manqué.

Bref rappel : l’opposition a adopté le mois dernier une motion du Parti conservateur à deux volets, dont le premier cherchait à forcer le gouvernement fédéral à « prendre une décision au sujet de l’implication de Huawei dans le réseau 5G du Canada dans les 30 jours ».

Il faut être plus ferme face à la Chine, c’est vrai.

Mais il y a une différence entre faire preuve de caractère et jeter de l’huile sur le feu.

Et vouloir forcer le gouvernement fédéral à dire non à Huawei d’ici Noël-le texte des conservateurs est sans équivoque : il précise que la Chine « menace les intérêts nationaux du Canada » –, est une très mauvaise idée.

PHOTO ADRIAN WYLD, ARCHIVES LA PRESSE

Justin Trudeau, premier ministre du Canada

Oh, d’autres l’ont fait ! Les États-Unis, évidemment ; leur bras de fer avec la Chine, notamment sur le plan technologique, est le combat de ce siècle. Le Royaume-Uni et l’Australie (qui en paie le prix fort) aussi.

Mais ces pays ne détenaient pas, comme le Canada, la directrice financière de Huawei-qui est aussi la fille du fondateur de l’entreprise, un élément à ne pas négliger.

Et le sort des deux Canadiens emprisonnés en Chine pour « espionnage » est, faut-il le rappeler, étroitement lié à celui de Meng Wanzhou.

Ça fait maintenant deux ans que le régime chinois a mis Michael Kovrig et Michael Spavor derrière les barreaux.

Même si Pékin leur reproche d’avoir mis la sécurité nationale de la Chine en danger, tout le monde sait que ces accusations sont bidon. Il n’y a pas plus de preuves qu’il n’y a eu de procès. Ils doivent être libérés.

Alors que nous sommes peut-être en train d’assister au dernier acte de cette tragédie, il serait absurde de poser un geste susceptible de faire dérailler le processus en cours.

Soyons clairs : on ne doit pas dire oui à Huawei. En raison des risques potentiels sur le plan de la sécurité, mais aussi dans le but de rester dans le camp de nos plus grands alliés.

En revanche, se presser pour annoncer en grande pompe que le géant chinois des télécommunications va être exclu des infrastructures 5G au pays serait forcément perçu comme un affront par la Chine.

Le gouvernement libéral ayant cultivé l’ambiguïté (à l’exemple de la Nouvelle-Zélande), les opérateurs canadiens ont su lire entre les lignes des nombreux messages évasifs au cours des deux dernières années. Ils ont fermé leurs portes à l’entreprise chinoise.

On a ainsi appris le mois dernier que Telus n’utilisera pas les technologies de Huawei pour développer ses infrastructures 5G. Bell et Rogers avaient déjà pris une décision similaire.

Ajoutons à cela le fait que l’arrivée de Joe Biden à la Maison-Blanche va certainement, dès le mois prochain, changer la dynamique de nos relations avec Pékin.

Le jour où les otages canadiens seront libérés, l’affaire Meng Wanzhou dénouée et Donald Trump hors du portrait, dire officiellement non à Huawei sera moins risqué.

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Les conservateurs ont manqué de jugement au sujet de Huawei, mais autrement, disons-le, ils font œuvre utile en poussant le gouvernement Trudeau à être moins timide à l’égard de la Chine depuis qu’Erin O’Toole est devenu leur chef.

PHOTO SEAN KILPATRICK, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Erin O’Toole, chef du Parti conservateur du Canada

Le deuxième volet de la motion sur la Chine déposée par le parti en est un très bon exemple et on s’en voudrait de ne pas le souligner.

On y réclame le dépôt d’un plan d’action « robuste » pour combattre « l’ingérence de plus en plus forte de la Chine au Canada ».

La situation actuelle est intolérable et il est urgent d’y voir.

On rapporte de nombreux cas d’intimidation sur le territoire canadien et Ottawa ne prend pas encore ce dossier assez au sérieux.

La directrice générale de la section francophone d’Amnistie internationale Canada, France-Isabelle Langlois, avait déclaré en mai dernier que des militants des droits de la personne qui sont intimidés ne rapportent même plus les menaces aux autorités… car ils savent que ça ne servira à rien !

Cette dernière confirme à La Presse qu’aujourd’hui, « pas grand-chose n’a changé ». Ottawa n’a même pas créé « l’espace sécurisé » qui était réclamé pour entendre les victimes de menaces.

La relation avec la Chine est un casse-tête pour toutes les démocraties occidentales, mais il est particulièrement difficile à résoudre, en ce moment, pour Ottawa. Pour cette raison, le gouvernement fédéral a tout avantage à choisir ses combats.

On peut à la fois ne pas brusquer la Chine davantage dans le dossier Huawei ET sévir contre ceux qui, sur le sol canadien, pratiquent l’intimidation dans le but d’éradiquer tout discours critique du régime chinois.

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