Pollueurs, vous allez payer. C’est le message qu’a envoyé Justin Trudeau vendredi aux Canadiens en dévoilant son nouveau plan vert.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

Dans un pays qui tire une grande partie de ses revenus des ressources pétrolières, il faut avouer que ça demande un certain courage.

« La pollution n’est pas gratuite », a affirmé tout de go M. Trudeau avec une franchise presque étonnante. Une franchise, en tout cas, qui contraste avec celle de François Legault. Rappelons que lors du dévoilement de son propre plan vert en novembre, M. Legault a tout fait pour laisser croire aux Québécois que leur sacro-saint litre d’essence ne serait pas taxé davantage – quitte à taire le fait que le marché du carbone viendra bel et bien piger plus d’argent dans leurs poches quand ils feront le plein.

PHOTO BLAIR GABLE, REUTERS

Le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, a présenté vendredi aux Canadiens son nouveau plan vert.

Le gouvernement fédéral vient donc de fixer une trajectoire pour le prix du carbone pour la prochaine décennie. Cela a l’avantage d’envoyer un signal prévisible au marché, aux industriels et aux consommateurs.

Chaque année à partir de 2022, la taxe sur le carbone augmentera de 15 $ la tonne. Si ça paraît peu, ça nous amène tout de même à un prix de 170 $ la tonne en 2030 (contre 30 $ actuellement).

Toujours en 2030, cela se traduira par une ponction d’environ 40 cents par litre d’essence pour les automobilistes. Ça commence à être non négligeable. Notons que M. Trudeau compte remettre l’entièreté des sommes perçues aux ménages canadiens.

Cette taxe ne s’appliquera pas au Québec, qui fixe son propre prix sur la pollution grâce au marché du carbone qu’il partage avec la Californie. Mais il est intéressant de constater que le prix du carbone fédéral, déjà plus élevé que celui du Québec, le sera aussi en 2030.

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Selon le fédéral, cette augmentation du prix du carbone, combinée à d’autres mesures totalisant des dépenses de 15 milliards de dollars, permettra au Canada d’atteindre ses engagements pris lors de la signature de l’accord de Paris et même de les dépasser.

Alors que l’engagement du Canada était une réduction de 30 % sous les niveaux de 2005, on affirme viser maintenant une réduction de « 32 % à 40 % » sous cette barre. La cible précise ne sera connue que l’an prochain, après consultation avec les provinces.

Difficile, à première vue, d’évaluer si toutes les dépenses sont judicieuses et conduiront vraiment aux réductions promises. En misant sur des mesures comme la rénovation verte, la prolongation des incitatifs à l’achat de véhicules électriques ou la fameuse plantation d’arbres (qu’on attend encore !), on ne réinvente pas la roue.

Malgré cela, le document dévoilé vendredi a été décrit comme « le plan canadien le plus concret et le plus ambitieux qu’on ait jamais eu » par l’expert en énergie de HEC Montréal Pierre-Olivier Pineau. Greenpeace l’a aussi qualifié de « sérieux ».

On y devine la marque de Steven Guilbeault qui, malgré son poste de ministre du Patrimoine, semble avoir fait beaucoup de « parascolaire » en se mêlant d’environnement aux côtés du véritable ministre responsable du dossier, Jonathan Wilkinson.

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On ignore encore comment sera reçu le plan en Alberta, mais la chose qui frappe est à quel point le Canada compte sur le secteur du pétrole et du gaz pour respecter ses engagements de Paris. Avant le plan dévoilé vendredi, on prévoyait qu’en 2030, cette industrie allait émettre 36 mégatonnes de plus qu’en 2005. On veut maintenant qu’elle émette 20 mégatonnes… de moins que ce niveau de référence. Le secteur devra donc empêcher 56 mégatonnes de carbone d’atteindre l’atmosphère d’ici dix ans. C’est un gros morceau pour une industrie qui émet actuellement autour de 200 mégatonnes par an.

Tout cela est évidemment parfaitement justifié. Le secteur le plus polluant au pays doit faire les plus gros efforts si on veut avoir une chance d’atteindre nos engagements. Mais on a hâte de voir à quel point le défi est réalisable, tant techniquement que politiquement.

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À Ottawa, on avait évidemment commencé à travailler sur le plan de réduction bien avant l’élection de Joe Biden aux États-Unis. Mais il faut reconnaître que son élection devrait donner un bon coup de pouce à M. Trudeau. Les nouvelles normes sur l’efficacité énergétique des véhicules, par exemple, seront beaucoup plus faciles à instaurer si les États-Unis embarquent aussi. Et des mesures fortes au sud de la frontière empêcheraient les entreprises canadiennes de se sentir désavantagées par rapport à leurs concurrentes.

Ne reste qu’à souhaiter que, cette fois, le plan fonctionne. Parce que rater la cible à répétition, ça commence à être gênant.