« Le musicien se serre les dents », chantait Harmonium. Et, actuellement, il n’a aucune idée du moment où il pourra les desserrer.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

Avec la fermeture des salles de spectacle qui se prolonge et l’annulation d’à peu près tous les festivals l’été dernier, les musiciens sont privés à la fois d’une part importante de leurs revenus et du contact avec leur public.

Bref, ils rongent leur frein plus fort que la moyenne d’entre nous pendant cette pandémie.

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« Un abaissement draconien des quotas francophones était déjà inacceptable en 2015. Il le serait encore plus en 2020, alors que nos musiciens en arrachent », écrit notre éditorialiste.

Comme si ce n’était pas assez, voilà que notre collègue Vincent Brousseau-Pouliot nous apprend qu’une autre menace plane sur leurs têtes : une baisse draconienne des quotas francophones actuellement en vigueur, telle que réclamée par les radios commerciales.

Si on écoutait ces diffuseurs, la proportion de chansons francophones pourrait chuter de 65 %… à 35 % sur les ondes des grandes stations comme Énergie, CKOI, Rouge FM ou Rythme FM.

Cela frapperait nos musiciens déjà ébranlés de deux façons. D’abord en amputant leurs droits d’auteur. Ensuite en les privant de l’une des principales vitrines qui leur permettent d’être découverts du public.

Les demandes des diffuseurs, il faut le préciser, datent de 2015, aussi bien dire un siècle avant la pandémie. Pourquoi en parler maintenant ? Parce qu’au terme de délais stupéfiants, le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) commence finalement à s’y pencher en lançant une révision des règles entourant la radio.

Le problème est que les principales stations de radio n’envoient aucun signal qu’elles comptent renoncer à leurs demandes historiques.

Un abaissement draconien des quotas francophones était déjà inacceptable en 2015. Il le serait encore plus en 2020, alors que nos musiciens en arrachent.

Il irait aussi à contre-courant du vent de soutien aux producteurs locaux, tous secteurs confondus, qui souffle depuis le début de la pandémie.

Au moment où les stations de radio mettent à jour les mémoires qu’elles avaient soumis au CRTC en 2015, le moment est donc idéal pour leur rappeler le rôle qu’elles jouent dans la diffusion de la culture francophone au Québec.

Leur rappeler, aussi, qu’il existe de telles choses que la solidarité et la décence par temps de crise.

* * *

En 2015, le CRTC reconnaissait que les stations de radio francophones sont aux prises avec de nouveaux défis. L’arrivée de plateformes comme Apple Music et Spotify change les habitudes d’écoute. Dans les marchés de Montréal et de Gatineau, on observe aussi une certaine migration des auditeurs francophones vers les stations anglophones.

Compte tenu de cela, le CRTC estimait à l’époque « qu’une plus grande souplesse réglementaire devrait leur être accordée ».

Personne ne remet en question ces bouleversements. Mais alléger les règles pour les acteurs établis parce que de nouveaux acteurs ont échappé jusqu’ici à toute réglementation serait complètement absurde. Ce serait l’équivalent, en constatant une brèche dans un barrage, de l’élargir à coups de hache au lieu de la colmater.

Ottawa vient justement de déposer un projet de loi visant à assujettir les géants du web aux lois canadiennes, dont celles du CRTC. Une excellente nouvelle.

On ignore encore quelles exigences en contenu francophone seront imposées aux Spotify et Apple Music de ce monde. Mais dans tous les cas, rappelons que l’objectif de ces révisions devrait être de renforcer le soutien à la musique francophone. Pas de l’affaiblir.

Souhaitons que nos stations de radio sortent de leur frilosité et cessent enfin de se battre contre l’idée de nous faire découvrir la richesse et l’éclectisme de la musique franco d’ici et d’ailleurs.

The Eagles et Radiohead, après tout, n’ont pas besoin de notre soutien. Et leurs succès Hotel California et Creep jouent déjà bien assez sur nos ondes pour qu’on ne les use pas encore plus à la corde, merci.