Vous avez peut-être vu passer cette vidéo où une douzaine d’élèves et ex-élèves de l’école Henri-Bourassa, à Montréal-Nord, dénoncent les insultes, les propos humiliants et les affirmations racistes que leur infligeait régulièrement leur enseignant d’histoire.

Agnès Gruda Agnès Gruda
La Presse

La vidéo mise en ligne à la fin d’octobre fait frémir.

D’après les élèves, l’enseignant avait l’habitude d’utiliser sa classe comme une tribune pour déverser son fiel contre l’islam, contre les religions en général, contre les immigrants et contre les élèves qu’il jugeait insuffisamment intelligents qu’il aurait traités de « retardés » et de « trisomiques ».

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, ARCHIVES LA PRESSE

L’école Henri-Bourassa, à Montréal-Nord

Certains des élèves fréquentaient l’école il y a 10 ans, d’autres y étudient aujourd’hui. Au fil des ans, il y a eu des plaintes contre ce professeur. Elles sont restées sans réponse, telles des bouteilles à la mer emportées par les vagues.

Les témoignages des élèves ont eu l’effet d’un électrochoc. L’enseignant en question a été suspendu. Le Centre de services scolaire de la Pointe-de-l’Île a commandé une enquête externe, et le directeur de l’école a depuis quitté le bateau.

Mais la question demeure entière : comment se fait-il que les plaintes des élèves, pour des comportements aussi graves, soient restées sans réponse ?

Ce n’est, malheureusement, pas si étonnant. C’est souvent le cas d’autres plaintes, pour d’autres types de dérapages, dans plein d’autres écoles du Québec.

Et c’est la faute à un système de traitement des plaintes tout croche. Un système que la protectrice du citoyen du Québec a fustigé dans un rapport publié en 2017. Et dont l’indispensable réforme reste en plan depuis.

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Ce n’est que depuis une décennie que les élèves ont accès à un « protecteur » pour recevoir leurs plaintes éventuelles.

Autrefois, c’était le vide sidéral. Aujourd’hui, il y a un protecteur dans chaque centre de services scolaire. C’est mieux que rien. Mais à peine.

Un graphique figurant à la page 9 du rapport de 2017 illustre le cheminement d’une plainte scolaire. Ça ressemble à un sapin, avec des tas de branches et de sous-branches. C’est incompréhensible.

> Lisez le rapport du Protecteur du citoyen 

Le processus de plainte est trop alambiqué, méconnu, et beaucoup trop long. Le traitement de 100 plaintes sur les 136 analysées par la protectrice du citoyen a été jugé insatisfaisant. C’est un taux d’échec de 75 %.

Les parents ou élèves qui portent plainte se retrouvent trop souvent pris dans un yo-yo administratif, où leur dossier rebondit d’une couche bureaucratique à une autre, aller-retour.

Parfois, la plainte est écartée avant même d’atterrir sur la table du protecteur de l’élève. Qui trop souvent la renvoie à la direction de l’école.

Le tiers de plaintes scrutées par la protectrice du citoyen a mis plus de six mois à se régler. Dans un cas sur cinq, c’était plus d’un an. Un an, dans la vie d’un élève, c’est une éternité.

Suprême ironie : la protectrice du citoyen reçoit chaque année quelque 200 plaintes sur… le dysfonctionnement des mécanismes de plaintes scolaires. Elle n’a aucun mandat pour y donner suite.

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En plus de poser un diagnostic, le rapport propose aussi un plan de traitement. Il recommande qu’à l’avenir, les plaintes soient formulées directement au protecteur de l’élève — pour éviter d’être bloquées en chemin par des administrateurs qui se protègent.

Il propose aussi que le protecteur de l’élève soit clairement indépendant, ou encore que le traitement des plaintes fasse l’objet d’une reddition de comptes.

Bref, que le processus soit plus clair, plus transparent, plus accessible et plus indépendant.

Chaque année, la Protectrice du citoyen rappelle au gouvernement l’urgence de cette réforme. Mais pour l’instant, rien ne bouge. Le ministre Jean-François Roberge promet de présenter un projet de loi en ce sens… d’ici à la fin de son mandat. L’horizon est bien trop flou. Et beaucoup trop lointain.

Et en attendant, d’autres élèves risquent de n’avoir d’autres recours que les réseaux sociaux pour dénoncer des situations insoutenables.