Pour inciter les Américains à voter mardi dernier, l’équipe de l’émission culte The West Wing a eu la brillante idée de diffuser une spéciale sur les ondes de HBO, enregistrée près de 15 ans après l’ultime épisode. Autant dire une éternité, dans le contexte actuel.

François Cardinal François Cardinal
La Presse

On y retrouvait le président Josiah Bartlet incarné à merveille par Martin Sheen, un personnage comme on pouvait encore en imaginer à la Maison-Blanche à une autre époque : plus grand que nature, brillant et courageux, faisant preuve de jugement et de droiture en toutes circonstances.

Or, disons-le d’emblée, on est loin de Joe Biden.

Celui qui est en voie de devenir le 46e président des États-Unis n’a pas grand-chose de ce chef d’État idéalisé, il n’a pas non plus la hauteur des Obama, Kennedy ou Lincoln qui ont dirigé ce grand pays avec caractère.

Le mérite de Joe Biden, il est ailleurs.

Joe Biden, c’est l’« ordinary Joe ». C’est l’homme moyen qui s’entend avec les gens de la classe moyenne. C’est une figure un peu fade, sans aspérités, qui ne révolutionnera pas la politique américaine.

C’est, en fait, précisément ce dont avait besoin l’Amérique.

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C’est de peine et de misère que Joe Biden a fini par s’imposer suffisamment pour que l’on comprenne qu’il obtiendra l’appui d’une majorité de grands électeurs.

Ce n’est donc pas par enthousiasme que l’électorat l’a porté au pouvoir, c’est assez évident. Rien qui rappelle le souffle qui a porté Obama à la Maison-Blanche, par exemple, quand Biden était son colistier.

Mais soyons honnêtes, on n’était pas du tout dans un contexte propice à un tel candidat démocrate. Les électeurs ne cherchaient pas de grand réformateur ni de feux d’artifice.

Comme avait dit Joe Biden lui-même pendant les primaires, « la plupart des Américains ne veulent pas de promesse de révolution ».

PHOTO ROBERTO SCHMIDT, AGENCE FRANCE-PRESSE

« Le grand mérite de Biden n’est pas ce qu’il est, mais plutôt ce qu’il n’est justement pas… », écrit François Cardinal.

Après un seul mandat Trump, ils cherchaient, en majorité si on se fie au vote populaire, une personne capable de « restaurer le sens moral à la Maison-Blanche ». Ce qu’avait promis Joe Biden en guise de programme électoral.

Ce dernier deviendra ainsi le « président normal », pour reprendre l’expression utilisée par François Hollande en 2012. Une étiquette qu’il avait mise en avant pour se distinguer après les années agitées de Nicolas Sarkozy, qu’on accusait d’être trop à l’argent, d’être clinquant, d’être bling-bling. Comme Trump, justement.

« Joe Biden est un type simple, écrit sa biographe Sonia Dridi. Il raffole de la crème glacée, de passer du temps avec sa famille et de prendre le train. »

Un président qui n’a rien de spécial, donc. Calme et presque banal.

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Dans les mots de Paul Auster, en entrevue à L’Obs, « Joe Biden n’est pas un fou furieux, il n’est pas cruel ».

Une étrange façon de présenter l’homme, à la négative. Mais l’écrivain a raison quand on y pense : le grand mérite de Biden n’est pas ce qu’il est, mais plutôt ce qu’il n’est justement pas…

Joe Biden n’est donc pas « un fou furieux ». Il ne sera pas celui qui jette de l’huile sur le feu des tensions raciales.

Il ne fera pas de clins d’œil aux suprémacistes blancs.

Il ne provoquera pas le chaos pour se donner des airs de commandant en chef capable de le combattre, comme l’a fait Trump.

Joe Biden n’est pas non plus un négationniste du climat, de la science ou des faits.

Il ne sera pas celui qui met en doute la crédibilité des médias, des institutions et des contre-pouvoirs.

Il n’est pas l’homme dont l’ego est si surdimensionné qu’il n’écoute personne et met à la porte tous ceux qui osent poser la moindre question comme si c’était un affront à son leadership.

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Et ajoutons une dernière chose que n’est pas Biden : l’homme des grands bilans politiques.

Ça peut sembler problématique pour un homme qui s’apprête à devenir le plus puissant chef d’État au monde. Mais non, Biden n’a peut-être pas de grandes réalisations politiques derrière la cravate, mais il a une très longue liste de réussites transpartisanes.

Car voilà ce qu’est Joe Biden : un politicien de consensus, capable d’empathie et d’humanité, à l’écoute, capable de travailler avec tout le monde, y compris des élus du camp adverse.

L’ancien sénateur est en effet un partisan du « Delaware Way », version américaine de l’art du compromis. « D’après cette tradition politique, écrit Sonia Dridi, la solution à tout problème, politique ou social, devrait inclure une bonne dose de consensus et de compromis entre démocrates et républicains. »

Ce sera évidemment difficile dans le contexte ultrapartisan actuel, ne nous contons pas d’histoires. Mais dur de trouver un élu américain qui a de meilleures chances de rapprocher les deux partis politiques tant cela ressemble à une mission impossible.

Joe Biden en a été capable dans le passé parce qu’il est centriste. Parce qu’il est apprécié de tous ceux qui le croisent. Parce qu’il est une denrée rare à l’heure actuelle sur la scène politique américaine : un vrai de vrai modéré…

On aime ou on n’aime pas Joe Biden, mais peu le détestent. Ce n’est pas un homme qui divise, qui crispe, qui suscite la haine, comme pouvait le faire Obama ou l’auraient fait Bernie Sanders et Elizabeth Warren.

Un bon choix, donc, pour un président dont le principal mandat sera d’apaiser et de rassembler les Américains, de toute allégeance.