Un homme tue deux bambins à Wendake, en banlieue de Québec. Un forcené sème la mort dans le Vieux-Québec, en pleine nuit de l’Halloween.

Agnès Gruda
Agnès Gruda La Presse

Ces deux tragédies survenues à trois semaines d’intervalle ont un point en commun : les deux hommes souffraient de problèmes de santé mentale graves. Pourtant, aucun filet protecteur n’a su les empêcher de sombrer dans leur folie meurtrière.

Ces deux drames auraient-ils pu être prévenus, avec de meilleurs services de santé mentale ? Pas sûr. Il n’existe aucun corset assez serré pour garantir qu’un esprit malade ne trouvera pas le moyen de mettre en œuvre ses fantasmes d’horreur.

PHOTO ERICK LABBÉ, LE SOLEIL

Hommage à une victime de l’attaque de samedi soir, à Québec

Ce qu’on sait, en revanche, c’est qu’aujourd’hui, au Québec, le filet de soins de santé mentale est plein de trous. Des milliers de gens en détresse ne trouvent pas les services dont ils ont besoin. C’est encore plus flagrant et potentiellement plus tragique en temps de pandémie.

Voilà pourquoi l’investissement de 100 millions, dont plus du tiers servira à résorber les listes d’attente pour des services de psychothérapie, en achetant les services au privé, est plus que bienvenu.

Annoncée lundi par le ministre Lionel Carmant, cette injection est majeure. Elle s’ajoute aux 31 millions du « plan COVID » en santé mentale annoncé en mai, à l’enveloppe de 17,6 millions pour les organismes communautaires ajoutée en août, aux 25 millions pour la santé mentale des jeunes déployés fin octobre.

Au total, ce sont plus de 170 millions que le gouvernement Legault prévoit injecter dans le volet le plus dégarni du budget de la santé.

Est-ce une bonne nouvelle ? Assurément, oui.

Est-ce suffisant ? Assurément, non.

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Éternel enfant pauvre de la cagnotte de la santé, dont elle reçoit un maigre 6 %, la santé mentale souffre de sous-financement chronique. Mais pas seulement.

Il y a aussi des problèmes structurels que l’argent seul ne parviendra pas à corriger.

Un exemple : en 2008, dans un effort visant à rendre les soins de santé mentale plus accessibles, Québec a créé des guichets d’accès (GASMA) grâce auxquels, espérait-on, une personne en situation de crise allait recevoir une première réponse en 48 heures, et les premiers soins une semaine plus tard.

Or, les GASMA peinent à remplir leurs promesses. Plusieurs manquent d’intervenants, ou sont mal organisés, ou les deux.

Résultat : vous vous présentez à votre guichet d’accès… et vous en avez pour six mois d’attente, quand ce n’est pas plus. Pour une personne en crise, c’est insoutenable.

Autre défaillance structurelle : le Québec compte une vingtaine de centres de crise ouverts 24 heures sur 24 et accueillant des personnes en détresse psychologique, pour leur éviter d’atterrir aux urgences d’un hôpital. Ces centres font face à une pénurie de personnel aiguë. Leurs intervenants partent, parce que leurs conditions de travail sont dures et les salaires, non compétitifs.

Le Québec manque aussi de psychiatres. Et si dans certains quartiers de Montréal on réussit à respecter le seuil de 15 psychiatres pour 100 000 habitants, il y a des régions où le suivi psychiatrique relève d’un rêve inaccessible.

Pour corriger le tir, Québec devra réviser ses plans d’effectifs médicaux et former plus de psychiatres. Ça ne se fera pas en criant ciseau…

Ajoutez-y le fait que les listes d’attente s’allongent aussi devant les cabinets privés des psychologues. Bonne nouvelle : ils ne seront pas les seuls à être sollicités par le plan d’achat de services pour voler au secours d’un réseau public débordé. Ce plan cible aussi les travailleurs sociaux, les infirmières et d’autres professionnels habilités à pratiquer la psychothérapie.

Ça reste une solution à court terme. À long terme, il faudra ouvrir la psychothérapie au financement public.

En d’autres mots, il ne suffira pas de renflouer ce bateau des soins de santé mentale, il faudra aussi lui donner une meilleure direction.