Aura-t-on un vaccin efficace contre la COVID-19 ? C’est LA question qui tracasse la planète entière. Or, au moment où les premières réponses pourraient être imminentes, d’immenses forces politiques et économiques se font sentir.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

Cela place Santé Canada dans un rôle crucial : celui de bouclier. L’agence réglementaire est appelée à trancher des enjeux gigantesques et doit le faire avec deux choses en tête : la science et la santé des Canadiens. En évacuant toutes les autres considérations.

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Existe-t-il déjà un vaccin efficace contre la COVID-19 ? Certains observateurs estiment qu’une entreprise détient actuellement la réponse à cette question. La multinationale Pfizer.

Pfizer mène la course au vaccin et attend de façon imminente les premiers résultats de son étude de phase III. Mardi dernier, dans une conférence avec des analystes, son président a laissé tomber une phrase sibylline qui laisse croire qu’elle pourrait aujourd’hui détenir un secret de taille.

« Ce que j’ai dit très clairement, c’est que nous saurons peut-être d’ici la fin octobre s’il marche ou non. Et je réitère cette affirmation aujourd’hui », a lancé le patron Albert Bourla en parlant du vaccin. On était alors le 27 octobre.

M. Bourla a expliqué du même souffle qu’il faudrait au moins une semaine à l’entreprise pour analyser les données et les publier. Une échéance qui, au grand dam de Donald Trump, nous mène au-delà de l’élection américaine.

Trump a promis à de nombreuses reprises un vaccin aux électeurs américains avant que ceux-ci ne se rendent aux urnes. Il est rassurant de voir qu’il n’est pas parvenu à ses fins et que la science a suivi son rythme.

Si Pfizer a bel et bien les données d’efficacité en main, ce qui est loin d’être sûr, savoir qu’une information aussi explosive n’aurait pas fait l’objet de fuites dans un contexte aussi particulier serait également impressionnant.

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Pfizer dit espérer avoir assez de données sur l’efficacité et la sécurité de son vaccin expérimental pour soumettre une demande d’approbation auprès de la Food and Drug Administration (FDA) d’ici la troisième semaine de novembre.

Au Canada, le processus est différent. Pfizer a soumis sa demande dès le 9 octobre, selon ce qu’on appelle une « soumission en continu ». Ce processus, habile et exceptionnel, permet aux chercheurs de Santé Canada de commencer à analyser les données concernant les vaccins expérimentaux au fur et à mesure qu’elles entrent, plutôt que de recevoir tout le dossier d’un bloc. L’analyse des vaccins d’Astrazeneca et de Moderna est aussi en cours.

Rien n’indique que Santé Canada subisse des pressions politiques, encore moins qu’elle y soit perméable. Au sud de la frontière, c’est différent.

La FDA a montré des signes inquiétants lorsqu’elle a présenté trop favorablement des données sur une méthode de guérison de la COVID-19, le plasma de convalescents. Le titre du communiqué de presse, « Un autre succès dans la lutte de l’administration (américaine) contre la pandémie », ne laissait aucun doute sur l’ingérence politique dont elle fait l’objet.

Tout cela n’existe pas chez nous et il faut s’en réjouir. Mais Santé Canada pourrait se retrouver sous une tonne de pression si les États-Unis ou d’autres pays approuvent un vaccin contre la COVID-19 pendant qu’elle continue à éplucher les données.

L’agence réglementaire risque de se retrouver bientôt devant une évaluation des risques et des bénéfices particulièrement compliquée. Les enjeux sont énormes. D’un côté, des Canadiens meurent tous les jours de la COVID-19 et d’autres en tombent gravement malades. De l’autre, administrer à grande échelle un vaccin basé sur une technologie nouvelle sans pleinement s’assurer de sa sécurité à long terme pourrait miner la confiance des Canadiens dans la vaccination. Ce serait une catastrophe.

Nos régulateurs devront garder la tête froide tout au long du processus. En faisant fi du bruit, déjà fort, qui pourrait encore s’amplifier.