L’histoire tragique de Joyce Echaquan, morte à l’hôpital de Joliette après avoir été traitée de façon barbare par des employées censées la soigner, n’est pas un simple accident de parcours.

Publié le 2 oct. 2020
Agnès Gruda
Agnès Gruda La Presse

Ce drame révoltant est la conséquence extrême d’une culture de discrimination à l’égard des Autochtones qui se rendent à cet hôpital – surtout des Atikamekw originaires de la communauté de Manawan, à 180 kilomètres au nord de Joliette.

Ce problème a été largement documenté par la commission Viens, qui a entendu plus d’une vingtaine de témoignages à ce sujet à l’automne 2018. Notamment celui de Francine et Louise Moar dont le père, atteint de cancer, a été tellement traumatisé par son séjour à cet hôpital qu’il a refusé tout traitement juste pour ne pas avoir à y retourner. Il est mort six mois après son diagnostic.

Les témoignages recueillis par la commission Viens sont pleins d’histoires de ce genre. Des Autochtones qui se sont fait refuser l’accès à leur enfant mort, d’autres qui n’ont pas pu accompagner leur proche mourant, d’autres qui n’ont rien compris à ce qui se passait parce que l’hôpital a jugé qu’ils n’avaient pas besoin d’un interprète.

Quand elle a interrogé la représentante du CISSS de Lanaudière, Maryse Olivier, à ce sujet, la procureure Edith-Farah Elassal a noté que des incidents discriminatoires ou racistes se produisaient chaque année dans tous les services de l’hôpital.

PHOTO OLIVIER JEAN, LA PRESSE

Les proches de Joyce Echaquan lors d'une veillée à sa mémoire, mardi soir devant l’hôpital de Joliette

« Il y aura des actions, des sensibilisations, on va s’attendre à ce qu’il y ait une amélioration de la part de tout le monde », a promis Mme Olivier.

C’était en septembre 2018. La vidéo insupportable où on voit Mme Echaquan implorer de l’aide avant de se faire insulter comme une moins que rien montre que le problème est loin d’avoir été réglé.

Le PDG du CISSS de Lanaudière, Daniel Castonguay, s’est dit consterné par ces images. Pourtant, M. Castonguay était en poste au moment de la commission Viens. Il ne pouvait pas ne pas savoir !

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Quand on relit ces témoignages qui datent d’il y a tout juste deux ans, quand on entend les propos dégradants du personnel de l’hôpital, on ne peut que se dire : voilà, le racisme systémique, c’est ça.

Cela ne signifie pas que tout le personnel de l’hôpital soit systématiquement raciste. Mais ça veut dire que le « système » tolère des comportements intolérables.

Ça veut dire qu’on peut se montrer insensible devant une Autochtone qui hurle de douleur, parce qu’on la croit responsable de son état et qu’on ne croit pas un mot de ce qu’elle dit.

Ça laisse supposer que d’autres Autochtones ont peut-être subi des traitements inacceptables, eux aussi, mais n’ont pas eu la présence d’esprit de filmer leur souffrance sur Facebook.

Encore aujourd’hui, deux ans après que les audiences de la commission Viens ont permis de mettre cette culture toxique au jour.

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Voilà pourquoi les autofélicitations de la ministre responsable des Affaires autochtones, Sylvie D’Amours, qui se réjouissait cette semaine des progrès accomplis un an après la publication du rapport Viens, sonnent tellement creux.

Où sont ces progrès si les préjugés et le mépris peuvent toujours s’exprimer de façon aussi abjecte ?

Où sont ces progrès si les principaux porte-parole des peuples autochtones au Québec estiment que rien n’a été fait depuis un an ?

C’est vrai, le gouvernement Legault a rapidement donné suite à « l’appel à l’action numéro 1 » du rapport Viens. Il a présenté ses excuses aux Premières Nations.

Il a aussi donné suite à la deuxième demande, celle d’adhérer à la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, avec une motion adoptée par l’Assemblée nationale.

Mais François Legault a reculé quelques mois plus tard en refusant de mettre cette motion en œuvre, de crainte qu’elle ne compromette le développement économique du Québec. Retour à la case départ.

Pour le reste, à part quelques petits progrès ici et là, le rapport de la commission Viens a rejoint les autres rapports sur les relations avec les Premières Nations sur la tablette des résolutions non tenues.

Si on veut s’attaquer au racisme sournois qui entache nos relations avec les Premières Nations, il n’y a pas 36 000 solutions : il faut d’abord reconnaître qu’il existe. Puis, il faut dépoussiérer le rapport Viens et commencer à le mettre en application. Réellement.

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