Peut-on imaginer un livre intitulé Dix petits youpins placé bien en évidence sur l’étalage d’une librairie ?

Agnès Gruda Agnès Gruda
La Presse

La réponse à cette question est évidemment : non. Le mot « youpin » n’est rien d’autre qu’une insulte raciste destinée à blesser, dénigrer ou rabaisser les Juifs.

Tel est aussi le sens premier du mot « nigger », ou « nègre », terme dont l’évocation même soulève des tempêtes. Récemment, le grand classique d’Agatha Christie, Dix petits nègres, a été rebaptisé Ils étaient dix. Un changement que des critiques ont immédiatement associé à un vent de censure bien-pensante.

Pourtant, la disparition du terme offensant de la page couverture du chef-d’œuvre d’Agatha Christie n’enlève rien au roman ni à ses lecteurs.

C’est une autre histoire quand une enseignante de l’Université Concordia suscite la colère des étudiants parce qu’elle a cité l’essai de Pierre Vallières, Nègres blancs d’Amérique, dans un de ses cours — comme c’est récemment arrivé à la prof de cinéma Catherine Russell.

Ciblée par une pétition étudiante réclamant son congédiement, elle a fini par se désister du cours où elle a fait cette mention. Elle a subi des conséquences professionnelles pour avoir cité le titre… de son objet d’étude. On nage en plein délire.

Pour comprendre le vent de colère contre le N-Word (mot qui commence par N), il faut savoir qu’il porte une lourde charge émotive.

« Ce mot représente la haine, l’infériorisation et les stéréotypes », résume Greg Robinson, spécialiste de l’histoire afro-américaine à l’UQAM.

La romancière et journaliste afro-américaine Farai Chideya a décrit ce mot comme « la bombe nucléaire des insultes raciales ».

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« Un jour, l’histoire de la littérature se penchera peut-être sur le changement du titre du polar d’Agatha Christie », écrit notre éditorialiste.

Si sa connotation a fluctué au fil des ans, le « mot en N » a toujours eu un sens péjoratif. Ce qui ne l’a pas empêché de se frayer un chemin dans le langage populaire. Avant d’en être progressivement éliminé.

Exemple : la comptine « Ini mini mani mo, catch a nigger by the toe ». Au fil des ans, ce n’est plus un nègre que les enfants étaient invités à attraper par un orteil, mais un tigre. La version originale de la comptine était devenue trop offensante.

La rangée arrière du balcon au théâtre a longtemps porté le nom « Nigger heaven » — le paradis du nègre. Le terme est passé à la trappe, lui aussi.

Pourtant, dans les années 60, le militant et humoriste Dick Gregory a publié Nigger : une autobiographie. Une façon de se réapproprier le mot, de tirer le tapis sous le pied des racistes.

Dans les années 80-90, le mouvement hip-hop est allé dans la même direction. Le groupe Niggaz with attitude fait partie de ce courant. Cette liberté poétique n’appartient-elle qu’aux Noirs ? C’est ce que semble croire le rappeur (blanc) Eminem qui se permet des tas de mots crus, ceux qui commencent par B ou par F par exemple, mais qui se refuse de chanter le « N-Word ».

Ce dernier détail est tiré du livre Nigger : l’étrange carrière d’un mot qui dérange, publié en 2008 par Randall Kennedy, professeur de droit de Harvard. Dans une entrevue accordée quelques années plus tard, il racontait avoir souvent essuyé l’insulte en N (Kennedy est afro-américain). Le mot a une histoire violente, il baigne dans le sang, disait-il.

Pourtant, Randall Kennedy pense que malgré cette histoire de brutalité, ce mot ouvre une fenêtre sur la culture américaine. Il cite en exemple Huckleberry Finn de Mark Twain où le mot qui commence par N apparaît plus de 200 fois.

Cette approche nuancée est aujourd’hui marginalisée, particulièrement dans les campus nord-américains.

Les nouvelles générations sont plus « pures et dures » que celles qui les ont précédées. On veut empêcher la moindre évocation de ce mot porteur de haine.

Il y a pourtant moyen de faire référence à ce mot en prenant soin de bien situer le contexte. Interdire à un enseignant de citer le titre d’un livre dont il parle en classe, c’est de la démesure. On doit pouvoir nommer ce dont on parle, avec tout le respect nécessaire.

Un jour, l’histoire de la littérature se penchera peut-être sur le changement du titre du polar d’Agatha Christie. Il faudra bien, alors, citer le titre original sans se faire taper sur les doigts !