Que veut Chrystia Freeland ? Pour l’instant, sa vision de la relance économique se résume en trois mots : verte, équitable et inclusive. Fort bien, mais cela signifiera quoi ? Les provinces ont raison de rester vigilantes.

Paul Journet
Paul Journet La Presse

Depuis le début de la crise, on a beaucoup parlé, avec raison, de chiffres. Ils donnent le vertige. Pensez-y : en seulement une année, la dette du Canada aura presque grimpé de moitié à cause d’un déficit estimé à 380 milliards, soit plus de 15 % du PIB. Et ce n’est pas fini. On ignore pendant combien de temps la crise sanitaire, et donc la crise économique, durera. Et donc, pendant combien de temps la facture s’accumulera.

Et au-delà du combien, une autre question capitale se pose : celle du comment.

Pour savoir quoi faire, l’histoire économique est d’une aide limitée. En effet, cette récession est atypique. Elle frappe autant l’offre que la demande. La vieille recette de la relance par les investissements en infrastructures est donc imparfaite, pour deux raisons. D’abord, parce que ce secteur fonctionnait à plein régime ou presque avant la crise. Ensuite, parce que même si on distribue des chèques pour stimuler la consommation, cela ne règle pas le problème. Si le tourisme, l’hôtellerie, les services et les transports sont au ralenti, c’est parce que l’offre est freinée. Parce que la santé publique les empêche de mener leurs activités de façon normale. C’est d’un vaccin que ces secteurs ont besoin.

Dans les derniers mois, l’aide fédérale a été massive, mais les bouées devront devenir de plus en plus ciblées.

Pour la reprise et la relance qui suivront ce sauvetage, les objectifs de Mme Freeland prendront tout leur sens. On a hâte d’en voir les détails dans le discours du Trône, le 23 septembre. Car pour l’instant, un écueil se dessine : les provinces.

Pour lancer une véritable transition énergétique, Mme Freeland devra rallier les Prairies. Et pour renforcer le filet social, elle devrait respecter les compétences provinciales.

PHOTO ADRIAN WYLD, LA PRESSE CANADIENNE

La ministre des Finances, Chrystia Freeland

En prenant un peu de recul, on constate que la relance verte n’est pas une lubie libérale. Au printemps dernier, l’Agence internationale de l’énergie recommandait aux gouvernements de prendre ce virage. Et l’Union européenne et la Corée du Sud, pour ne nommer qu’eux, ont prévu une part massive de leurs investissements dans la transition énergétique. Même au Canada, une coalition de 100 dirigeants d’entreprises (incluant Teck Resources et Suncor) enjoignait Ottawa de miser sur des projets réduisant l’empreinte carbone du pays. Cela passait autant par les batteries pour véhicules électriques que les biocarburants ou la nourriture protéinée à base de plantes. Bref, des industries de l’avenir pour lesquelles le Canada gagnerait à être un exportateur net.

Espérons que l’ex-ministre des Affaires intergouvernementales, qui a réussi l’improbable exploit de devenir amie avec Doug Ford et de ne pas être détestée par Brad Wall, saura rallier une partie de l’Ouest.

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Pour le filet social, on comprend l’objectif. Espérons toutefois que cela se fasse sans empiéter sur les compétences provinciales.

Les finances des provinces étaient déjà précaires avant la crise à cause du vieillissement de la population, qui hausse les coûts en santé. Il est plus que tentant d’en profiter pour s’inviter dans leurs responsabilités. C’est la vieille manie fédérale : dire aux provinces où l’argent doit être dépensé en santé et en éducation et demander une reddition de comptes. Par exemple, en mai dernier, le gouvernement Trudeau a évoqué l’instauration de normes nationales pour les centres de soins de longue durée, et on craint qu’il veuille maintenant imposer des conditions pour une aide attendue aux étudiants. À cette liste, ajoutons les pénibles pourparlers autour du logement social.

Quelqu’un devra payer pour cette prodigalité. Le gouvernement Trudeau répète à juste titre que les taux d’intérêt historiquement bas offrent une occasion unique, mais à long terme, ils ne pourront que monter. Et les provinces, elles, souffriront de plus en plus des pressions démographiques. Rien ne sert de leur déléguer une aide si elles ne peuvent la financer.

Une relance plus verte, inclusive et équitable ? Tout à fait, mais dans le respect des provinces.