L’ex-champion d’échecs et dissident russe Garry Kasparov a l’habitude de dire qu’il refuse toute nourriture en avion par crainte d’être empoisonné.

Agnès Gruda
Agnès Gruda La Presse

L’opposant Alexeï Navalny n’a pas fait preuve de cette prudence quand il a avalé une tasse de thé à l’aéroport de Tomsk, en Sibérie. Un geste aux conséquences funestes : l’avocat et militant de 44 ans s’est rapidement retrouvé dans le coma.

Confirmée lundi par l’hôpital où il est soigné en Allemagne, la thèse de l’empoisonnement ne fait aucun doute. Navalny se savait pris pour cible, comme il l’a confié dans cette entrevue à CNN.

Ce qui est moins sûr, c’est à qui revient la responsabilité de cette tentative d’assassinat.

Navalny ne manque pas d’ennemis. Lui qui avait frôlé les 30 % de voix lors d’une élection à la mairie de Moscou, en 2013, s’est fait retirer, depuis, le droit de briguer les suffrages.

Mais son organisation a opté pour la stratégie du « vote intelligent », invitant les électeurs à choisir celui, parmi les candidats, qui a le plus de chances de battre le candidat du pouvoir. C’est d’ailleurs dans ce cadre qu’il s’était rendu à Tomsk, en Sibérie, où un scrutin régional est prévu en septembre.

Navalny faisait des vagues bien au-delà de l’arène électorale. Le Fonds de lutte contre la corruption, qu’il a créé en 2011, scrutait les activités financières des collaborateurs du Kremlin, y compris ceux des cercles proches de Vladimir Poutine.

PHOTO PAVEL GOLOVKIN, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Alexeï Navalny lors d’une manifestation, à Moscou, en 2019

Les résultats de ses enquêtes étaient diffusés sur le site NavalnyLive, qui rejoint des millions d’auditeurs. Fraudeurs, voleurs et politiciens véreux avaient tous de bonnes raisons de l’avoir dans leur mire.

D’ailleurs, ce n’est pas la première fois qu’Alexeï Navalny est victime d’une agression. En 2017, un militant ultranationaliste pro-Kremlin l’a aspergé d’antiseptique. Navalny a failli y perdre un œil.

Il y a un an, il avait montré tous les signes d’un empoisonnement alors qu’il était emprisonné pour la énième fois. Même en prison, il n’était pas à l’abri.

Des tas de gens, dans des milieux variés, ont des raisons de vouloir éliminer Navalny. Le pouvoir russe, lui, le harcèle constamment. Mais la main qui a versé le poison dans son thé n’était pas nécessairement téléguidée par Poutine.

Dans l’État mafieux qu’est devenue la Russie, n’importe quel apparatchik peut s’imaginer faire plaisir au « chef » en faisant éliminer un de ses critiques.

L’assassinat de l’ex-opposant Boris Nemtsov, criblé de balles en 2015, a été attribué à une filière tchétchène. Cinq hommes ont été condamnés pour ce meurtre. Leur commanditaire n’a jamais été identifié. S’agit-il du président Ramzan Kadyrov, qui doit le pouvoir à Poutine et qui aurait orchestré ce meurtre en guise de remerciement ? On ne le saura sans doute jamais.

Navalny lui-même a l’habitude de dire qu’aux yeux du Kremlin, il était plus gênant mort que vivant. Des analystes ont abondé dans son sens.

Mais deux autres opposants de Poutine, Alexandre Litvinenko, empoisonné au polonium en 2006, et Sergueï Skripal, qui a survécu à une tentative d’empoisonnement à l’agent innervant Novitchok, se disaient peut-être la même chose pour se rassurer.

Au-delà des zones d’ombre qui planent au-dessus de cette sombre histoire, une tendance se dessine manifestement. Sous le régime de Vladimir Poutine, pas besoin d’une ligne de commande claire pour tenter d’assassiner un opposant.

« L’État russe n’a pas le monopole du meurtre politique », écrit l’auteur du livre We Need to Talk About Putin, Mark Galeotti, dans le Moscow Times.

Selon lui, dans la dictature que Poutine a mise en place, « le patron ne fait pas de microgestion ». Dans ce régime où la valeur la plus sûre, c’est la faveur du grand chef, poursuit Galeotti, des tas de gens, à tous les niveaux de pouvoir, rivalisent pour lui faire plaisir.

Y compris, parfois, en tuant.