Un document divulgué en juin par Radio-Canada révélait qu’Ottawa était prêt, dès le début de l’été, à régulariser le statut de tous les demandeurs d’asile ayant combattu la COVID-19 dans les divers établissements de santé du pays.

Agnès Gruda
Agnès Gruda La Presse

Ni le gouvernement fédéral ni Québec ne voudront le confirmer ouvertement, mais en filigrane, on comprend que si les choses ont traîné depuis, c’est que le gouvernement Legault trouvait le programme trop généreux.

Ottawa voulait inclure les gardiens de sécurité, les préposés à l’entretien ménager ou encore les employés des cuisines – bref, tous ceux qui ont exercé des fonctions essentielles dans des établissements contaminés.

Mais à Québec, on voulait le restreindre aux seuls « anges gardiens », soit le personnel soignant ayant été en contact direct avec des malades. À l’origine, Québec réclamait aussi que le programme ne couvre que les CHSLD et exclue le reste du réseau. À force de négociation, on en est arrivé au compromis annoncé vendredi dernier : le programme spécial, dont l’annonce est bienvenue, couvrira le réseau complet, dont les hôpitaux, mais se concentrera sur le personnel soignant, ces fameux « anges gardiens » des zones rouges.

Passons sur le côté condescendant de ce terme galvaudé qui enferme les préposés et auxiliaires médicaux dans une sorte d’aura de volontariat héroïque, aux dépens d’autres travailleurs du secteur de la santé qui ont pourtant, eux aussi, risqué leur vie et leur santé. Et dont le travail est tout aussi essentiel.

Interrogée lundi durant l’étude des crédits de son ministère, la ministre Nadine Girault a peiné à justifier cette distinction par des arguments rationnels. Il y a une bonne raison pour cela : il n’y en a pas !

Ceux qui ont lavé les malades, qui les ont nourris, qui ont changé leurs couches et leur ont administré leur médication ont bien sûr couru des risques énormes à un moment où le réseau déserté par une partie de son personnel prenait l’eau de toute part.

PHOTO YURI CORTEZ, AGENCE FRANCE-PRESSE

« Le nombre de personnes qui pourront bénéficier du programme reste pour l’instant inconnu, mais on parle de quelques centaines, voire d’un millier de demandeurs d’asile au Québec », souligne notre éditorialiste.

Mais ceux qui ont nettoyé chambres et toilettes après la mort d’un patient, ceux qui assuré la sécurité des CHSLD ont contribué à freiner la contagion en mettant, eux aussi, leur santé en péril.

Ils étaient eux aussi sur la ligne de front, dans des zones rouges ou à risque de le devenir.

Les critères de régularisation prônés par le gouvernement Legault sont bien intentionnés, mais fondamentalement arbitraires. Ce qu’on peut en déduire, c’est qu’on voulait le programme de régularisation le plus minimaliste possible.

Le nombre de personnes qui pourront bénéficier du programme reste pour l’instant inconnu, mais on parle de quelques centaines, voire d’un millier de demandeurs d’asile au Québec.

En élargissant les critères d’admissibilité, on aurait augmenté leur nombre de quelques dizaines, peut-être une centaine ? On est loin, très loin de la démesure. Les autres provinces ayant accepté sans rechigner le programme fédéral, le Québec a joué ici un rôle un peu mesquin : celui qui consistait à vouloir remercier le moins de gens possible.

Tout ça est d’autant plus désolant qu’une deuxième vague épidémique nous menace toujours et que ces mêmes préposés à l’entretien et gardiens de sécurité risquent de retourner au front anti-COVID-19. Le message qu’ils viennent de recevoir est troublant : votre travail compte moins que celui de vos collègues « soignants ».

Le dénouement de ce dossier va au-delà du seul sort des demandeurs d’asile. En remplaçant Simon Jolin-Barrette par Nadine Girault à la barre de l’Immigration, le premier ministre Legault a donné l’impression de vouloir « adoucir » ses politiques, les rendre plus ouvertes et plus humaines.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

La ministre Nadine Girault

Malgré l’invitation que lui a lancée son homologue fédéral Marco Mendicino, Mme Girault a brillé par son absence à la conférence annonçant le programme de régularisation. La ministre a beau assurer du contraire, cette absence indique que l’enthousiasme n’y est vraiment pas. Que Québec a accepté le plan de régularisation à reculons en essayant d’en exclure le plus de gens possible.

Bref, jusqu’à preuve du contraire, le virage à l’Immigration n’a pas eu lieu. Dommage.