À première vue, on pourrait croire à deux histoires de cordonniers mal chaussés.

Agnès Gruda Agnès Gruda
La Presse

À Winnipeg, le Musée canadien pour les droits de la personne est accusé de pratiques racistes et discriminatoires tant à l’égard de ses employés que dans le choix de sa programmation.

À Montréal, la clinique juridique Juripop, qui défend notamment les victimes d’agressions et d’inconduites sexuelles, se retrouve au cœur de la tourmente après une allégation ciblant son président et fondateur Marc-Antoine Cloutier.

En apparence, donc, deux organisations qui bafouent les valeurs et les principes qu’elles sont censées défendre.

Mais le parallèle s’arrête là. Car si les critiques à l’endroit du Musée ont été bien étayées par un rapport d’enquête et révèlent un vice systémique, rien dans les faits connus entourant « l’affaire Juripop » ne permet de discréditer cet organisme. Ou de le rendre inapte à jouer le rôle de premier plan que vient de lui confier Québec dans la foulée du mouvement #moiaussi et de ses multiples avatars.

Petit recul historique. En 2009, des étudiants en droit constatent que des Québécois gagnant le salaire minimum n’ont pas accès à l’aide juridique… mais n’ont pas non plus les moyens de payer des frais d’avocat. Qu’ils n’ont donc aucun accès à la justice.

La clinique Juripop est née de ce constat il y a une décennie et quelques poussières. Depuis trois ans, face à la vague de dénonciations d’agressions sexuelles, elle a ajouté une corde importante à son arc de services en offrant de l’accompagnement aux victimes. Parmi ses réalisations : la tournée d’une « caravane #moiaussi » à la rencontre de victimes potentielles dans les régions du Québec.

PHOTO GETTY IMAGES

Québec a accordé 2,6 millions à Juripop pour un projet-pilote visant à offrir des conseils juridiques gratuits aux victimes d’agressions sexuelles.

Son expertise est telle qu’en décembre dernier, le gouvernement du Québec lui a accordé 2,6 millions pour un projet-pilote visant à offrir des conseils juridiques gratuits aux victimes. Le projet a pris son élan début juillet. Un demi-millier de femmes ont depuis répondu à l’appel.

L’allégation concernant le président de Juripop a fait planer une ombre sur tous ces acquis et sur toute cette expertise. Rappelons que la présumée victime de M. Cloutier reproche à l’ONG d’avoir voulu le laisser à son poste jusqu’à la fin de son mandat, en octobre. En d’autres mots, d’avoir voulu étouffer l’histoire pour protéger sa réputation.

Pourtant, Juripop a réagi rapidement et dans les règles de l’art. Le calendrier établi a posteriori par l’organisme montre que l’allégation a été prise au sérieux et que la clinique juridique était prise dans le corset de ses propres règlements.

Pour destituer son président qui niait l’allégation, la clinique devait procéder à une enquête indépendante. L’enquête risquait de s’avérer douloureuse pour tous, incluant la victime.

D’où l’idée de laisser M. Cloutier partir à la fin de son mandat… deux mois plus tard. Scénario que sa présumée victime a dans un premier temps accepté, puis rejeté avant de se tourner vers les médias.

Les commentaires publics du président après sa démission (sa dénonciatrice est restée son amie bien après les faits allégués, a-t-il fait valoir – ignorant qu’il n’y a là absolument rien d’inhabituel, bien au contraire) ont ensuite étalé au grand jour son incompréhension des liens complexes qui peuvent lier une victime à son agresseur.

La dénonciatrice avait bien le droit de changer d’idée. Le président démissionnaire a fait preuve d’un manque de jugement colossal. Et la conjonction de ces deux gestes a plongé Juripop dans le bourbier actuel.

Déjà, la ministre responsable de la Condition féminine, Isabelle Charest, a convoqué une réunion du comité transpartisan sur les inconduites sexuelles pour analyser la conduite de l’organisme. La réunion a eu lieu mercredi.

Espérons qu’il a été convaincu que Juripop n’a pas failli à sa mission dans cette malheureuse affaire. Et que l’organisme pourra rapidement mettre toute son énergie à poursuivre son travail aussi unique qu’essentiel. Les victimes d’inconduites sexuelles le méritent.