Les États-Unis commémorent de la pire des façons les 75 ans de leur attaque atomique à Hiroshima et Nagasaki : en affaiblissant le contrôle des armes nucléaires.

Paul Journet
Paul Journet La Presse

Après l’horreur absolue de ces attaques et après les crises évitées de justesse comme celles des missiles cubains en 1962, les Américains et les Russes ont compris la nécessité de ralentir la course aux armements. De convenir de certaines règles pour rendre moins probable l’annihilation mutuelle.

Or, le président Trump s’attaque maintenant à cet héritage.

Depuis quelques mois, il menace de ne pas renouveler le traité START (réduction des armes stratégiques) avec la Russie, signé pour la première fois en 1991 et renouvelé en 2010, qui arrive à échéance en février prochain.

Le printemps dernier, M. Trump a aussi annoncé son intention de quitter le traité Ciel ouvert. En vigueur depuis 2002, cette entente autorise les États à surveiller mutuellement leur arsenal.

Et enfin, en 2018, M. Trump a retiré son pays du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire. Signée en 1987, cette entente restreint les missiles balistiques et de croisières.

À cela s’ajoute sa décision de rompre l’accord sur le nucléaire avec l’Iran. Et l’incapacité de tous les présidents américains, y compris lui, à dompter les ambitions nucléaires de la Corée du Nord.

Bien sûr, il serait injuste de faire porter tout le blâme au président Trump.

La Russie a violé des traités, comme celui des missiles intermédiaires. Or, ces violations ne peuvent toujours rester impunies. Le président a « pris la bonne décision », a déclaré récemment à Vox Jeffrey Edmonds, responsable sous Barack Obama du dossier russe au Conseil de sécurité nationale.

Pour le retrait des deux autres traités, les États-Unis offrent la même réponse : la Chine.

Le monde change, dit M. Trump. La Chine veut alourdir son arsenal nucléaire. Elle doit donc être incluse dans les traités.

Cela paraît légitime – après tout, la Chine gagne en puissance, sans toujours se montrer digne de confiance. Mais cela ne justifie pas les atermoiements américains, selon plusieurs experts.

D’abord, les États-Unis et la Russie possèdent ensemble plus de 90 % des armes nucléaires. Un État qui possède déjà énormément moins d’armes qu’eux sera sceptique face à leurs exigences.

Ensuite, l’échéancier pour rallier la Chine à ces traités paraît ridiculement court.

PHOTO PHILIP FONG, AGENCE FRANCE-PRESSE

Commémoration de la tragédie d’Hiroshima, 75 ans après le largage de la première bombe nucléaire de l’histoire.

L’exigence de rallier la Chine à START ressemble « au mieux à une manœuvre pour gagner du temps, au pire à une façon de tuer les ententes », a jugé en avril dernier Thomas Countryman, ex-numéro 2 du contrôle des armes au département d’État, en interview à Foreign Policy.

La Russie n’a pas les moyens de gagner une nouvelle course aux armements. Cela explique sans doute pourquoi elle veut renouveler le traité sur la réduction des armes stratégiques. Il est possible que M. Trump utilise cet avantage comme levier. Qu’il menace de ne pas renouveler l’entente pour obtenir d’autres concessions.

Si c’est bel et bien sa stratégie, elle est risquée…

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Nous ne voulons pas être alarmiste. La planète n’est évidemment pas au seuil de l’apocalypse. Reste qu’elle pourrait s’en éloigner plus vite.

C’est ce que conclut le Bulletin of Atomic Scientists de l’Université de Chicago. Depuis 1947, chaque année, le groupe met à jour son « horloge de l’Apocalypse ». Minuit équivaut à la fin du monde.

C’est en 1991, à la sortie de la guerre froide, que l’heure fut la plus optimiste : 23 h 43. Aujourd’hui, c’est le contraire. L’horloge symbolique n’a jamais été si proche de minuit : il est 23 h 58 et 20 secondes…

La raison : alors que la crise climatique et la cyberguerre menacent plus que jamais, les armes nucléaires augmentent et les traités faiblissent.

Dans un célèbre éditorial publié au lendemain de l’attaque à Hiroshima, Albert Camus a dénoncé le « dernier degré de la sauvagerie » que venait d’atteindre notre civilisation.

« Il va falloir choisir, dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l’utilisation intelligente des conquêtes scientifiques », avait-il annoncé.

Le temps ne lui donne pas tort.