Était-ce mieux avant pour les « vieux » du Québec, comme on l’entend parfois depuis le début de la crise sanitaire ? Faisait-on collectivement preuve de plus d’humanité ?

Paul Journet Paul Journet
La Presse

Ce n’est probablement pas ce que « Mme H. » dirait si elle voyait notre époque.

En 1936, âgée de 73 ans, elle écrit en désespoir de cause au premier ministre Taschereau.

Mon mari a 80 ans faite depuis decembre en 1935 et moi 73 depuis mars dernier. Avant de mourir de faim, jai m’adresser à votre éminence afin d’avoir de la protection, par secours ou par pension des vieillard car nous sommes a la mandicité […] Veuillez sil vous plait prendre en consideration l’humble demande de deux pauvres vieillards qui vive bien sobrement et qui vous parle avec justice.

La résidante de ce qu’on appelait alors Saint-Michel-de-Laval n’était pas la seule à implorer l’aide du premier ministre libéral. Aline Charles, historienne à l’Université Laval, a répertorié une multitude de lettres de personnes âgées qui pressent Québec d’imiter les autres provinces canadiennes en versant une pension aux démunis de 70 ans et plus*.

PHOTO ARCHIVES LA PRESSE / ARCHIVES NATIONALES DU CANADA

Soupe populaire durant la Grande Dépression à Montréal, en 1931

En pleine Grande Dépression, il n’y avait pas de pension pour les vieux dans la misère. Pas de pension universelle non plus ni de Régie des rentes.

Pour plusieurs, vieillir était synonyme de misère. La médecine était moins avancée, et moins accessible aussi. Il n’y avait pas encore d’assurance maladie ou d’assurance médicaments. Et la minorité de personnes âgées en perte d’autonomie finissait aussi ses jours dans des établissements d’assistance comme les hospices, les ancêtres des CHSLD.

Cela remet les choses en perspective.

« Il n’y a jamais eu d’âge d’or de la vieillesse. Cela n’existe pas », dit la professeure Charles, spécialiste de l’histoire sociale.

D’ailleurs, les discours nostalgiques ont ceci en commun : ils ne précisent pas quand les choses allaient mieux. Ni pour qui, ou de quelle façon…

On ne le souligne pas pour prétendre que tout va bien aujourd’hui. Au contraire, depuis des années, les reportages et les rapports se succèdent pour dénoncer la maltraitance et la négligence envers les personnes âgées en CHSLD. La COVID-19 n’a fait qu’intensifier une crise qui était déjà en cours, et qui ne s’améliorera pas avec le choc démographique.

Si on s’attaque au cliché voulant que tout allait mieux avant, c’est plutôt par respect pour l’histoire, et pour se souvenir des luttes passées. Afin de comprendre comment ces gains ont été obtenus et comment en faire d’autres pour mettre fin aux conditions inacceptables qui sévissent encore.

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Bien sûr, un des facteurs déterminants a peu à voir avec les choix politiques, c’est la démographie. Car on n’a plus les vieux qu’on avait.

À la fin du XIXe siècle, une personne de 65 ans, c’était un vieux. Aujourd’hui, à cet âge, plusieurs travaillent encore et font du sport. Ils sont autonomes autant sur le plan physique que financier. Et à cause de la hausse de l’espérance de vie, ils ont encore plusieurs amis et vivront souvent assez vieux pour côtoyer leurs petits-enfants, ou même leurs arrière-petits-enfants.

Il y a un siècle, les aînés étaient davantage laissés à eux-mêmes. Les régimes de retraite étaient très peu développés, et l’État ne versait aucune aide directe aux « vieillards » – un terme qui désignait alors les gens à la fois vieux et pauvres. Quant aux hospices, ils n’offraient guère plus qu’un lit.

Mais pour un programme de soutien financier en bonne et due forme, il a fallu attendre longtemps.

Ce n’est qu’en 1927 que le Canada a créé le programme des pensions de vieillesse pour démunis. Le Québec a attendu près d’une décennie pour s’y rallier, comme en témoignent les lettres envoyées à Taschereau. Talonné par Duplessis, et craignant de perdre ses élections en 1936, il a écouté ses électeurs.

Cela s’est donc fait à cause de la pression politique, et aussi d’une nouvelle vision de l’État comme étant responsable d’aider les plus fragiles.

Mais très vite, une bureaucratie s’est développée pour surveiller ces modestes bénéficiaires. Par exemple, les fonctionnaires évaluaient l’apport des poulaillers et des potagers pour s’assurer que les prestataires étaient suffisamment pauvres pour mériter cette aide modeste de 20 $ par mois.

C’est plus tard que sont apparus les premiers programmes universels, comme la pension fédérale pour toutes les personnes âgées en 1951, la Loi québécoise facilitant l’établissement de foyers pour personnes âgées en 1958, et la création de la Régie des rentes du Québec en 1965.

Au début des années 80, le Québec a aussi interdit aux employeurs de congédier les gens à cause de leur âge trop avancé.

Ce n’est pas tout à fait un héritage à défendre. C’est un projet en construction. Et il a été fragilisé par une remise en cause du rôle de l’État depuis les années 80, et aussi le vieillissement de la population, qui fait en sorte qu’il y a proportionnellement plus de personne âgées à soigner, et moins de travailleurs pour financer leurs soins.

Non, ce n’était pas mieux avant, mais ça pourrait tout de même être mieux aujourd’hui. La recette pour changer les choses reste la même : une pression politique et une responsabilisation de l’État.

Il faudra s’en souvenir quand les rapports d’enquête se succéderont pour savoir comment mettre fin à la maltraitance envers les personnes âgées.