Dans un monde idéal, nous n’aurions pas besoin d’équiper les policiers de caméras pour documenter leur travail. Leurs interactions avec les citoyens seraient mutuellement respectueuses. En cas de dérapage, des mécanismes d’enquête fiables permettraient d’établir clairement les faits, et d’agir en conséquence.

Agnès Gruda Agnès Gruda
La Presse

Mais nous ne vivons pas dans un monde idéal. Et même si l’horreur du meurtre de George Floyd à Minneapolis révèle une culture policière qui peut nous paraître étrangère, préjugés, profilage ethnique et usage démesuré de la force n’épargnent pas Montréal.

Après avoir rejeté le recours aux caméras corporelles à la suite d’une expérience pilote jugée non concluante, l’administration Plante se dit maintenant ouverte à cette pratique. Applaudissons.

Le rapport de l’expérience pilote, publié il y a un an, constatait que les images captées par les caméras étaient trop fragmentaires, que leur utilisation ajoutait une charge de travail aux policiers et que le tout viendrait accompagné d’une note salée – sans que l’on ait réussi à établir un impact clair sur la qualité des relations entre le SPVM et les Montréalais.

Qu’est-ce qui a changé depuis ? Selon Rosannie Filato, responsable de la sécurité publique au comité exécutif, ce sont les progrès technologiques qui ont modifié la donne.

Comme en témoigne l’expérience de Calgary, seule grande ville canadienne à avoir généralisé le recours aux caméras corporelles, cette technologie, qui évolue à la vitesse grand V, permet de tirer profit des images recueillies autant en faveur des citoyens qu’à l’avantage des policiers.

Calgary a étendu l’utilisation des caméras à l’ensemble de ses patrouilleurs il y a 14 mois. Ces derniers sont tenus d’actionner la caméra à chaque interaction avec le public.

La présence de plusieurs agents permet de capter plusieurs points de vue d’un même incident. La caméra garde en mémoire 30 secondes d’images précédant sa mise en marche. Prochaine innovation : elle pourrait se déclencher automatiquement quand un policier brandit son arme, une application qui n’est pas encore en vigueur, mais devrait l’être bientôt.

Résultat : les policiers sont ravis. Et ne voudraient plus sortir sans leur caméra.

PHOTO ALAIN ROBERGE, LA PRESSE

Globalement, note Travis Baker, responsable du projet au service de police de Calgary, les caméras atténuent les tensions entre police et citoyens.

Les policiers sont tenus d’avertir la personne qu’ils viennent d’interpeller de l’enregistrement en cours. La caméra fonctionne alors comme une arme de dissuasion mutuelle. Ni le citoyen ni le policier ne veulent être immortalisés sous leur mauvais jour.

En cas de force excessive, le citoyen peut documenter sa plainte. En cas de plainte non fondée, le policier peut documenter son intervention. Travis Baker voit les caméras comme une sorte d’assurance accident. Oui, ça coûte cher. Mais en cas de « collision », c’est moins cher qu’un procès.

Les partisans des caméras corporelles espèrent que celles-ci rendront le travail des policiers plus transparent et feront baisser le nombre de plaintes. Dans une recherche exhaustive auprès de policiers de sept villes britanniques et américaines, l’Institut de criminologie de l’université Cambridge a pu mesurer ce facteur.

Après un an d’enregistrements vidéo, le nombre de plaintes a chuté de 93 %. Une baisse phénoménale.

Les interventions policières abusives n’ont pas toujours un impact tragique. Les policiers canadiens, incluant ceux du SPVM, ne sont pas aussi rapides sur la gâchette que leurs confrères de certaines villes américaines.

N’empêche : une récente étude réalisée pour le compte du SPVM montre que le profilage racial pèse lourd. Un jeune homme noir court cinq fois plus de risque de se faire interpeller qu’un homme à la peau claire.

Comment ces interpellations se déroulent-elles ? Sous quels motifs ? Quel ton ? Sans caméra, il n’y a que deux versions, souvent diamétralement opposées. Avec une caméra, il y aura des faits.

Les caméras corporelles ne constituent pas une solution magique. Mais c’est un outil puissant pour reconstruire la confiance.