Est-ce que le Canada est vraiment « de retour » sur la scène internationale depuis que les libéraux de Justin Trudeau ont pris le pouvoir ? Et si oui, jusqu’à quel point ?

Alexandre Sirois Alexandre Sirois
La Presse

Bien sûr, c’est difficile à mesurer. C’est aussi hautement subjectif. N’empêche, dans une dizaine de jours, on obtiendra une donnée très importante pour l’évaluer : on saura si le Canada décrochera un siège au Conseil de sécurité de l’ONU.

Disons-le, ce n’est pas un baromètre entièrement fiable (on y reviendra un peu plus loin). Mais le vote à ce sujet le 17 juin à l’ONU est néanmoins crucial. Et une défaite serait humiliante pour Ottawa.

Premièrement parce que le premier ministre canadien lui-même s’est engagé dans cette quête avec aplomb, après en avoir souligné l’importance. « Je considère que vouloir se réengager aux Nations unies veut dire reprendre une place au Conseil de sécurité », avait-il déclaré à l’issue d’une rencontre avec Ban Ki-moon en 2016. Ce dernier était alors secrétaire général de l’ONU.

PHOTO LARS HAGBERG, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Dans une dizaine de jours, on saura si le Canada décrochera un siège au Conseil de sécurité de l’ONU.

Deuxièmement, un échec voudrait forcément dire que la campagne menée par le Canada n’a pas été assez efficace. Que les efforts déployés par Ottawa n’ont pas été suffisamment vigoureux ou mal ciblés. Ou un peu des deux.

Enfin, se faire dire non signifierait que les membres de l’ONU tournent le fer dans la plaie, puisqu’ils rejetteraient la candidature du Canada une deuxième fois de suite.

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Rappelons que si Justin Trudeau a mis l’emphase sur cette initiative, c’est notamment pour se démarquer de Stephen Harper. Ce dernier avait tenté lui aussi d’obtenir une place au Conseil de sécurité de l’ONU, en 2010, mais avait lamentablement échoué. L’Allemagne et le Portugal avaient devancé le Canada au fil d’arrivée.

PHOTO JOHANNES EISELE, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Réunion du Conseil de sécurité de l’ONU, à New York

Plusieurs avaient interprété ce cuisant revers comme un désaveu de l’attitude du gouvernement conservateur sur la scène internationale.

Est-ce qu’un échec du gouvernement Trudeau signifierait que rien n’a changé au cours des cinq dernières années par rapport à l’ère Harper ?

Bien sûr que non. Elle est révolue, l’époque où notre premier ministre rencontrait les médias dans une usine de beignes Tim Hortons pendant qu’à New York se déroulait l’assemblée générale de l’ONU.

L’époque où l’on quittait le protocole de Kyoto et boudait certains autres accords internationaux pour des raisons souvent idéologiques.

L’époque où, en somme, le Canada avait une vision bornée du multilatéralisme.

De nos jours, l’ambassadeur du Canada à l’ONU, Marc-André Blanchard, parle plutôt du « profond engagement » du pays au sein des Nations unies et dit croire que nous pouvons « faire une différence importante en rendant le multilatéralisme plus inclusif et efficace ». C’est ce qu’il a déclaré à la fin du mois de mai lors du débat avec ses rivaux pour les élections au Conseil de sécurité des Nations Unies.

D’ailleurs, la veille, le Canada avait été l’un des deux principaux parrains d’une importante discussion avec plus de 50 chefs d’État et de gouvernement, à l’ONU, sur les conséquences socioéconomiques de la COVID-19.

Les propos de l’ambassadeur du Canada ne sonnent donc pas faux. Le pays a changé de cap. Sauf que ça ne veut pas dire qu’on va coiffer la Norvège et l’Irlande au fil d’arrivée.

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Venons-en maintenant à la fiabilité du baromètre. Notons que le Canada se retrouve dans un groupe régional où il fait face à deux pays européens (la Norvège et l’Irlande, deux rivaux de fort calibre, d’ailleurs).

Or, l’Europe n’est plus divisée comme elle l’était jadis. Les 47 États de cette région votent, désormais, généralement en bloc. Et ils appuient « les candidats européens au détriment des autres », soulignait récemment le chercheur Jocelyn Coulon. *

Le Canada fait donc face à un problème structurel. C’est comme si, au baseball, il se présentait devant le lanceur avec deux prises contre lui.

Absent du Conseil de sécurité de l’ONU depuis 20 ans, le Canada tente de s’y faire réélire, mais plusieurs facteurs militent contre lui.

Mais ce problème à lui seul ne pourra pas suffire à expliquer un échec éventuel. Non. Une telle déconfiture exposerait aussi les faiblesses de l’approche du gouvernement libéral.

Son changement de cap a été salutaire, mais pas hors du commun. Pour toutes sortes de bonnes raisons (il a mis pendant longtemps à peu près tous ses œufs dans le même panier : gérer sa relation avec Washington), mais aussi de moins bonnes (il a entre autres été trop timide quant aux opérations de paix).

Au cours des cinq dernières années, le Canada ne s’est pas encore démarqué dans le monde comme il l’a parfois fait au cours des dernières décennies, notamment quand Lloyd Axworthy était ministre des Affaires étrangères à la fin des années 90.

Si échec il y a, il devra se traduire par une profonde séance d’introspection pour le gouvernement libéral. Car celui-ci aurait alors la confirmation que son virage, même s’il est aussi incontestable que louable, n’a pas été assez marqué ni remarqué.

Découvrez le texte de Jocelyn Coulon