Est-ce la faute de Donald Trump si des dizaines et des dizaines de journalistes ont été pris pour cible par des policiers et des manifestants ces derniers jours ?

François Cardinal François Cardinal
La Presse

La question n’est pas nouvelle. Elle est revenue souvent ces dernières années lorsque des gestes violents ont été faits contre ceux que le président américain se plaît à insulter sur une base régulière, comme les élus de gauche, les militants libéraux ou les médias, justement.

Rappelez-vous ce propriétaire d’une minifourgonnette remplie d’autocollants pro-Trump qui avait envoyé une douzaine de bombes à des personnalités démocrates, il y a deux ans. Était-ce la faute de Trump et de sa rhétorique guerrière, s’était-on demandé à l’époque.

Mais bien difficile, jusqu’ici, de répondre oui. Difficile de tracer une relation de cause à effet entre les excès du président et des gestes violents isolés, souvent commis par des individus ayant des problèmes de santé mentale.

Cette fois, par contre, difficile… de ne pas faire ce lien.

Difficile de ne pas voir dans les nombreuses attaques subies par les journalistes une conséquence directe de l’acharnement de Trump, qui a pratiquement ouvert la chasse aux médias ces dernières années.

Bien sûr, le sort réservé aux journalistes lors des manifestations des derniers jours n’est pas LE sujet prédominant du drame qui se vit au sud de la frontière. LE sujet, ce sont les tensions raciales exacerbées par la mort de George Floyd, étouffé sous le genou d’un policier blanc (qui a fait l’objet d’un éditorial samedi).

Mais il faut néanmoins parler de la centaine d’évènements impliquant des représentants des médias*, comme cette journaliste pigiste qui a perdu l’usage d’un œil après avoir reçu une balle de caoutchouc au visage.

Il suffit de visionner les vidéos pour réaliser que la majorité de ces évènements sont clairement volontaires : les policiers et les manifestants ont pris pour cible des journalistes en toute connaissance de cause.

Pensons à ce journaliste noir de CNN menotté pendant un direct. Ou encore à ce photographe de CBS qui a été arrêté sans ménagement après avoir reçu une balle de plastique alors qu’il répète qu’il « ne résiste pas ».

Plus troublant encore, ce journaliste de la chaîne MSNBC qui a crié « MÉDIAS » après avoir reçu une balle de caoutchouc : il s’est fait répondre « on s’en fout » avant de recevoir une deuxième balle. Même chose avec ce reporter de Vice, couché au sol, qui répète 11 fois le mot « PRESSE » avant d’être copieusement poivré par des policiers qui lui répondent « on s’en fiche ».

PHOTO CHANDAN KHANNA, AGENCE FRANCE-PRESSE

Journaliste blessée par les balles de caoutchouc et les gaz lacrymogènes lancés par les forces policières à Minneapolis, au Minnesota, samedi lors d’une manifestation à la mémoire de George Floyd.

Ajoutons les manifestants qui ont pourchassé un journaliste de Fox à l’extérieur de la Maison-Blanche. Ou encore ce groupe de plusieurs dizaines de personnes qui s’est rué sur le siège social de CNN à Atlanta et l’a vandalisé en envoyant notamment une grenade détonante dans le hall d’entrée.

Bien sûr, une attaque contre un représentant des médias n’est pas, en soit, plus grave qu’une attaque contre un manifestant pacifique. Prises individuellement, elles sont toutes deux à déplorer.

Mais ce qui est troublant dans le cas qui nous occupe, c’est qu’on cible une institution censée être le quatrième pouvoir… avec la complicité du président.

Bien sûr, Donald Trump n’a pas donné d’ordre aux policiers… mais c’est tout comme.

À force de vomir sur les « lamestream media » et de dénoncer les « fake news », à force de répéter que les journalistes sont des « corrompus », des « animaux », de la « vermine », il en est venu à discréditer une profession au complet.

Et il l’a fait volontairement, pour « miner et discréditer » le travail des journalistes afin que personne ne croie les histoires négatives qui se retrouvent dans les médias, a-t-il lui-même confié à la journaliste de 60 Minutes, Lesley Stahl.

PHOTO CHRIS ALBERT, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Donald Trump en entrevue avec Lesley Stahl en novembre 2016

Pas étonnant, donc, qu’il ne se soit pas porté à la défense des médias, dimanche, préférant vilipender encore un peu plus cette profession composée de « personnes vraiment mauvaises qui poursuivent un programme malade (a sick agenda) ».

Or, ce que confirment les derniers jours, c’est que ces attaques dignes d’un dirigeant totalitaire ont beau se résumer à des envolées verbales et écrites, elles ont des conséquences réelles et directes. Elles mettent des vies en danger.

Comprenons-nous bien : Trump n’a pas créé la défiance contre les médias. Mais il l’a poussée plus loin que personne ne l’avait fait avant lui à la Maison-Blanche en les dépeignant carrément comme « l’ennemi du peuple ». Pas étonnant qu’une partie du peuple ait fini par les prendre pour cible.

* Le site web de journalisme d’enquête Bellingcat a répertorié 100 évènements avec vidéos à l’appui.