Lorsque les rôtisseries St-Hubert font la livraison, elles peuvent accompagner leurs cuisses de poulet d’une grosse bouteille de vin rouge américain à 14 % d’alcool… mais il leur est strictement interdit d'offrir une petite boisson québécoise à base de gin d’à peine 7 % d’alcool.

François Cardinal François Cardinal
La Presse

Allez comprendre…

Au moment où les bars et les restaurants demandent qu’on assouplisse les règles qui encadrent l’installation de terrasses et la vente d’alcool en dehors de leurs murs, une chose semble claire : ces règles sont justement à n’y rien comprendre.

La brèche réglementaire dans laquelle se perd le Romeo’s Gin + Tonic de l’entrepreneur Nicolas Duvernois n’a en effet rien d’exceptionnel. On ne compte plus les absurdités et les iniquités qui découlent de notre façon très tatillonne et bureaucratique d’encadrer ce qui semble encore être un vilain vice à garder à distance.

Une attitude déplorable qui pourrait bien signer l’arrêt de mort de bien des établissements au cours des prochains mois si les autorités ne se font pas plus souples en ces temps de pandémie.

Saviez-vous, par exemple, qu’une grande chaîne de restauration qui possède son parc de voitures de livraison a le droit d’accompagner ses mets d’alcool… mais pas le petit restaurant du coin, qui est obligé de faire affaire avec Skip ou Uber*  ?

Saviez-vous qu’un restaurant ayant un service de bar peut vendre de l’alcool pour emporter… mais qu’un bar ayant un permis de restaurant n’a pas le droit de le faire ?

Saviez-vous d’ailleurs que le Québec interdit aux titulaires de permis de bar de vendre des boissons alcooliques avec les commandes pour emporter… alors que l’Ontario le permet ? La Colombie-Britannique aussi. De même que l’Alberta. Et la Saskatchewan, le Manitoba, l’Île-du-Prince-Édouard, etc.

Il est intéressant de constater, soit dit en passant, à quel point la Belle Province s’est éloignée de sa réputation d’enfant rebelle de la fédération, vous ne trouvez pas ? Elle est aujourd’hui la plus crispée en matière d’encadrement du cannabis… et elle tarde à évoluer du côté de l’alcool.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

« Si on veut que les citadins se promènent avec leur consommation dans les rues piétonnes et dans les parcs, il faudra le feu vert des villes », précise François Cardinal.

Comme si le Québec avait peur qu’en déréglementant la consommation de drogues et d’alcool, on se retrouve avec des gens à quatre pattes dans la rue.

Où est passée la légendaire joie de vivre du Québec ? Où est passée sa permissivité ?

Une permissivité qu’on aimerait bien voir s’installer entre autres dans les rues piétonnes de Trois-Rivières, de Drummondville, de Sherbrooke et de Montréal cet été.

Mais pour ça, il faudrait un petit coup de main des villes, du gouvernement et, surtout, de la Régie des alcools, des courses et des jeux (RACJ). Car les règlements entourant la vente d’alcool en dehors des bars et des restaurants sont en quelque sorte une compétence partagée.

Si on veut que les terrasses débordent dans les rues, il faudra l’accord de la RACJ.

Si on veut que les citadins se promènent avec leur consommation dans les rues piétonnes et dans les parcs, il faudra le feu vert des villes.

Et si on veut que les restos livrent des Romeo’s Gin ou que les bars à vin puissent vendre une bouteille avec leur plateau de charcuterie « to go », il faudra un changement législatif du gouvernement.

Ces demandes peuvent évidemment avoir l’air légères en ces temps de crise sanitaire. Il y a d’autres priorités, c’est vrai. Mais la souplesse que souhaitent les bars et les restaurants n’a rien de capricieux : c’est ce qui peut leur permettre de survivre dans un contexte difficile.

N’oublions pas que l’industrie des bars a été la toute première à suspendre ses activités en raison de la COVID-19, et elle sera manifestement une des dernières à être déconfinée. D’où le risque d’une hécatombe parmi les 2000 établissements du genre au Québec.

L’Europe permet depuis longtemps aux cafés de vendre de l’alcool, aux restaurants de livrer du vin, aux bars de servir de l’alcool pour emporter, aux parcs d’accueillir des visiteurs avec leur bouteille de vin sans obligation de traîner un « repas complet », et les débordements n’y sont pas la norme pour autant. L’ivresse dans les lieux publics y est simplement proscrite.

Le projet de loi 170 adopté il y a deux ans a permis de moderniser la réglementation touchant les bars et les restaurants. Mais la pandémie montre qu’elle a besoin d’évoluer encore un peu.

* La Loi modernisant le régime juridique applicable aux permis d’alcool adoptée en 2018 doit permettre à un intermédiaire (Uber, Skip, etc.) de livrer de l’alcool, mais le règlement étant en cours d'écriture, aucune date n’est encore arrêtée.